"Rendra-t-il son texte, ou pas ?"

Chez les éditeurs de François Weyergans, romancier qui distille son talent au compte-gouttes, le refrain est connu. Depuis 2009, date à laquelle l'auteur de Trois jours chez ma mère (Grasset, Prix Goncourt 2005) a été élu à l'Académie française, on peut aussi entendre cette ritournelle sous la Coupole, où le secrétaire perpétuel, Hélène Carrère d'Encausse, bataille depuis huit ans - un record - pour qu'un nouvel académicien prenne place dans le fauteuil 32, laissé vacant par Maurice Rheims, romancier et commissaire-priseur, mort en 2003. Lasse d'attendre et blessée, Nathalie Rheims, la fille de celui-ci, a décidé de mettre fin au suspense par la voie d'un roman drolatique et mordant, Le Fantôme du fauteuil 32. Elle anticipe ainsi de quelques jours le dénouement.

Contacté par Le Monde, François Weyergans n'a pas souhaité réagir. Or, face à ceux qui lui reprochent son retard, il aurait pu arguer, d'une part, qu'Edmond Rostand a été reçu en 1903, deux ans après son élection et, d'autre part, que l'Académie française, victime d'une hécatombe ces deux dernières années, a multiplié élections et réceptions. Quatre candidats ont été reçu avant Weyergans, retardant d'autant son entrée.

Jeudi 9 juin, donc, après deux ans d'attente et de reports, Weyergans devait enfin lire le discours qu'il prononcera le 16 juin lors de sa réception à l'Académie française. Plus qu'une répétition générale, ce "grand oral" met fin à un interminable feuilleton. Au-delà, il lève ce que certains nommaient déjà la "malédiction" du fauteuil 32.

Un passé tumultueux

Maudit, le fauteuil 32 ? Même les esprits les plus cartésiens vacillent, dès lors qu'ils étudient l'histoire de ce siège qu'aurait d? occuper, avant François Weyergans, le pape du Nouveau Roman, Alain Robbe-Grillet. Mais voilà, ce pape avait refusé les rituels académiques. Sitôt élu, le 25 mars 2004, l'auteur de La Jalousie (Minuit, 1957) avait annoncé qu'il désirait être dispensé, comme les femmes et les abbés, de l'habit vert. Et, pour faire bonne mesure, qu'il ne soumettrait pas son discours à la compagnie, préférant improviser le jour de sa réception. Celle-ci ne vint jamais. L'intempestif Immortel étant passé de vie à trépas avant qu'une date ne soit arrêtée...

Funeste, ce fauteuil le fut aussi pour Robert Aron, prédécesseur de Maurice Rheims. Elu en 1974, l'historien devait être reçu sous la Coupole le 25 avril 1975. Hélas, six jours avant sa réception, comme l'a souligné Maurice Druon dans son hommage, "un mystérieux décret a voulu que le terme de la vie coïncide avec l'apogée".

Si l'avocat et homme politique Georges Izard parvint à s'accrocher deux ans à son siège (1971-1973), il n'en fut pas de même d'Hippolite Langlois. Auteur d'ouvrages de théorie militaire, celui-ci passa l'arme à gauche sept mois seulement après être entré sous la Coupole. A ce triste cortège, on ajoutera Louis-Simon Augier (élu en 1816) qui fut le premier Immortel à s'être donné la mort. Dans une tonalité moins dramatique, on remarque aussi qu'au long de sa singulière histoire, le "32" fut parfois un fauteuil éjectable. On pense au frère de Napoléon, Lucien Bonaparte : élu à 28 ans, il fut radié après avoir été proscrit à la Restauration par l'ordonnance du 21 mars 1816. Plus chanceux, Charles-Guillaume Etienne, élu au fauteuil 25 puis exclu en 1816, revint siéger en 1829 au "32".

A l'énoncé de ces quelques cas, on ne s'étonnera pas que ce fauteuil au passé sombre et tumultueux ait inspiré les romanciers. A commencer par Gaston Leroux, dont Le Fauteuil hanté (Le Livre de poche no 1591) fut publié il y a tout juste cent ans. Dans cette farce policière, Leroux imaginait l'Académie française en proie à une subite crise des vocations, suite à une série de morts touchant les candidats au fauteuil de Monseigneur D'Abbeville. Bien décidé à pourvoir ce siège maudit, le secrétaire perpétuel se met en quête d'un candidat, f?t-il analphabète.

Si l'on ne peut guère établir de parallèle entre la situation actuelle et le roman de Leroux, il n'en va pas de même de la suite romanesque qu'en donne Nathalie Rheims. En 2007 déjà, attristée par l'attitude d'Alain Robbe-Grillet, elle écrivait dans Journal intime (Léo Scheer), à propos de son père : "Lui qui n'avait que son certificat d'études, juif, cancre (...) devenir académicien était son but ultime. (...) Pourquoi le priver de ce discours ?"

Si l'interrogation demeure, c'est dans une tout autre encre que la romancière a trempé sa plume pour composer un roman qui oscille entre le polar ésotérique - genre qu'elle affectionne - et la satire, qui déjà fait grincer quelques dents sous la Coupole. Il faut dire que Nathalie Rheims n'épargne ni les académiciens (on reconnaîtra notamment sous pseudonymes Michel Mohrt, Marc Fumaroli, Pierre Rosenberg) ; ni les deux candidats à la succession de son père, dont elle dresse un émouvant portrait. Ou plutôt un éloge avant l'heure. Manière pour elle de doubler Weyergans et de conjurer, par la littérature, la malédiction du fauteuil 32.

Christine Rousseau, le 9 juin 2011.

É suivre : Entretien avec Nathalie Rheims : "Qu'il fasse ou non l'éloge de mon père, cet éloge existe". et Cinq questions à NR.