NATHALIE RHEIMS : "QU'IL FASSE OU NON L'ÉLOGE DE MON PÉRE, CET ÉLOGE EXISTE.

Christine Rousseau - Qu'est-ce qui vous a amenée à écrire ce roman ?

Nathalie Rheims - C'est une rage, une rage enfantine. Elle s'est déclenchée le jour où François Weyergans a déclaré que, dans son éloge, il ferait de Maurice Rheims un personnage de fiction. Certes, mon père était une personne romanesque, mais pas un personnage de fiction. Cela m'a blessée car, pour moi, cela revient à mettre la poussière sous le tapis. Cet éloge était une occasion de rappeler à la jeune génération le parcours de Maurice Rheims. Weyergans aurait pu prendre contact avec moi ou ses amis et ses collaborateurs. Il n'en a rien fait. Pourtant, nous avions noué des liens lors de la parution, en 2005, de Salomé chez Léo Scheer, notre éditeur commun. Je l'avais trouvé drôle, atypique et assez génial. Et puis, à la seconde où il a été élu, il a disparu. Cela fut d'autant plus blessant que mon père avait une grande passion pour cette institution qui a bercé mon enfance et mon adolescence.

C.R. - Pourquoi avoir choisi la farce policière ?

N.R. - J'avais envie de revenir à l'enfance à travers Gaston Leroux, dont les romans furent les premiers que j'ai achetés. Et puis, en relisant Le Fauteuil hanté, je me suis aperçue qu'il y avait une piste à suivre car, chez Gaston Leroux, la malédiction s'opère de trois manières : les candidats sont atteints au nez, aux yeux et aux oreilles. La bouche - et ce qui s'y apparente, à savoir l'oralité et le discours - étant libre, je me suis lancée !

C.R - Vous avez composé ce roman très vite pour qu'il soit publié avant la réception de Weyergans ?

N.R. - En effet, c'est un duel littéraire. J'avais envie de "régler son compte" à Weyergans. J'ai écrit ce livre en trois mois, à raison de huit heures par jour, avec le Requiem, de Mozart, dans les oreilles. Même si ce n'est pas un sentiment qui m'anime ordinairement, il y avait vraiment de la rage en moi. Me souvenant de cette phrase que mon père me répétait : "Rions, rions, tout cela n'est que littérature ", j'ai eu envie de faire un livre drôle.

C.R. - Grinçant, aussi, puisqu'il égratigne certains académiciens.

N.R. - Oui, encore que je ne soulève qu'un petit coin du voile. Pour ceux qui se sont reconnus et ont modérément apprécié, j'ai commis un crime de lèse-majesté. Hélène Carrère d'Encausse, quant à elle, a réagi avec bienveillance. Cette farce ne concerne pas seulement quarante personnes, car j'avais le désir de construire une fiction où j'évoque l'histoire de l'Académie, mais aussi de mon père. D'ailleurs, lorsque j'écrivais, je le sentais présent. Plus d'une fois les larmes me sont venues, car il me manque terriblement... Tout du long, je me suis dit : il y en a assez de cette histoire du fauteuil 32. Quoi qu'il arrive, que Weyergans fasse ou non l'éloge de mon père, cet éloge existe aujourd'hui gr?ce à mon livre.

C.R. - Cette vacance de huit ans illustre-t-elle, selon vous, la crise des vocations que traverserait l'Académie française ?

N.R. - Avec mon père, je pense qu'une époque est morte et que l'actuelle peine à s'écrire. Cela tient au fait que toutes sortes de gens hybrides y sont entrés. Par exemple, je n'ai rien contre Yves Pouliquen, qui est un immense professeur de médecine, mais il n'est pas romancier ! Je me demande souvent pourquoi Philippe Sollers, Jean Echenoz, Patrick Modiano ou JMG Le Clézio ne sont pas à l'Académie ? Qu'est-ce qui fait qu'ils refusent ? Ont-ils peur d'être empaillés dans leur costume ? Ou bien craignent-ils d'être regardés comme au zoo ? Je ne sais pas. A l'époque de mon père, on se battait pour y entrer. Aujourd'hui, quand on observe ce qui s'est produit avec Weyergans, c'est une blague. Cela a débuté avant son élection. A la place des traditionnelles visites aux académiciens, il a écrit, aidé par son ami l'animateur Jean-Luc Delarue, quarante lettres plus flagorneuses les unes que les autres. Après avoir été élu, je pense qu'il s'est retrouvé comme un gosse qui se dit : "Mince, ça a marché, maintenant il faut y aller..."

Propos recueillis par Christine Rousseau pour LE MONDE DES LIVRES DU 9 JUIN 2011.