PANIQUE É L'ACADÉMIE

Une malédiction plane sur le fauteuil du 32e immortel. L'inspectrice Nathalie Rheims mène l'enquête...

On ignorait encore que le Quai Conti bordait le Nil, voir les Enfers, et que le dieu Toth, secondé par Osiris (dont le plumage, dit-on, était vert), se divertissait sous la Coupole de l'Académie française.

On ignorait également que, via Gaston Leroux, auteur d'un roman fameux sur le sujet, il était très périlleux de devenir un immortel dont le séant s'acoquinerait avec ce fauteuil 32 qui ne compte plus les défunts prématurés.

Le profane, peu averti d'ésotérisme, de numérologie ou de hiéroglyphes, y verra enfin plus clair gr?ce à Nathalie Rheims - elle même fille de Maurice, immortel N? 32 et homme exquis - dont les affinités avec le mystère n'ont plus de secrets.

Elle a donc brodé, autour de cette "malédiction" égypto-académique, une fable charmante qui n'aurait pas déplu à Louise de Vilmorin (qui, rappelons le, publia un roman, La Fin des Villavides, dans lequel un couple d'aristocrates décide de léguer sa fortune au "fauteuil" qui l'a adopté).

L'affaire concerne les ambitieux, les mondains, les vaniteux, les fantômes et, d'une manière générale, tous les amateurs de rébus ou de décryptage.

D'abord les faits, puisque la plupart des occupants du fatal fauteuil entretinrent une relation spéciale avec l'institution fondée par Richelieu : Robert Aron, élu en 1974, mourut cinq jours avant sa réception; son prédécesseur, Georges Izard, ne put s'y asseoir qu'une vingtaine de mois, ce qui équivaut à un battement de cil à l'échelle de l'immortalité; avant lui, le général Hippolyte Langlois ne profita que sept mois du fauteuil 32 tandis que, plus amont, Alfred de Vigny, élu après quatre candidatures infructueuses, y fut (pour "insolence") mis en quarantaine - ce qui ne surprendra pas de la part d'une Compagnie qui compte quarante membres.

Plus près de nous, Alain Robbe-Grillet refusa si obstinément de porter l'habit vert et l'épée, qu'il mourut avant son éventuelle réception. Il y a peu, enfin, le facétieux François Weyergans arracha à la hussarde le fauteuil 32 et devrait prononcer, le 16 juin, l'éloge de Maurice Rheims. Mais vu la réputation saturnienne et procrastineuse du romancier - il a de surcroît déclré son intention de traiter son prédécesseur en "personnage de fiction" -, qui jurerait que les choses s'accompliront comme il se doit ?

Or le fantôme de Maurice Rheims, un brin narcissique, a besoin qu'un vibrant éloge le libère. Sa fille, Nathalie, a donc choisi de reprendre en main la situation. Et elle s'y prend à sa manière...

Babils et coups bas.

Sa manière ? Drôle, pleine de grigris, de bagues signées Codognato, de magie noire ou rose, d'exorcistes, de revenants, de décadents. Avec, en fond de décor, une foule de pontifes sous pseudonymes parmi lesquels il sera facile d'identifier François Nourissier, Marc Fumaroli, Pierre Comescot, Erik Orsenna, Houellebecq - alias "Chouchou" - et plusieurs autres, premiers ou second couteaux de la comédie littéraire.

L'intrigue se déploie entre Venise et le cap Corse. On y croise le S?ur Péladan, Jean-Luc Delarue, une beauté hispanique, uelques momies à peine libérées par Adèle Blanc-Sec et, bien s?ur, le cher Gaston Leroux - dont Maurice Rheims expertisa la succession. L'ensemble se savoure comme on dîne en ville : entre bonnes manières, babils, coups bas et grincements de dents.

Puisqu'il serait indécent de dévoiler le fin mot de cette intrigue délicieusement improbable, signalons seulement sa morale : Ce "Fantôme du fauteuil 32" raconte l'histoire d'une jeune femme, Nathalie, qui adorait son père, qui est inconsolable de leurs jolies promenades vénitiennes, et qui ne se refuse rien pour prolonger son immortalité avec l'allégresse d'une Indiana Jones égarée entre grimoires, codex et petits-fours. Intrépide, elle veut à tout prix retrouver (le fantôme de) Maurice, reprendre le fil de leurs belles conversations interrompues, glorifier publiquement l'autodidacte et le héros qu'il fut.

Et elle exige que son éloge résonne sous la Coupole où ce grand séducteur s'amusa beaucoup au spectacle des petitesses humaines.

Jean-Paul Enthoven, le 9 juin 2011.