Deux romans à paraître, signés James Frey et John Niven, montrent à quoi pourrait faire penser Jésus pris en notre temps. Curieusement les deux messies sont de New York cherchant leur salut dans la drogue et le spectacle.

Comment expliquer que le Christ de Morningside Park, roman publié chez Léo Scheer, vive également à New York alors qu'il s'agit historiquement d'un être du désert s'imposant au monde à partir d'une région perdue?

Comment comprendre que New York, ce nouvel empire de l'argent et de la morale la plus intransigeante, ait pu servir de toile de fond au retour d'un Christ en trois versions différentes qui s'ignoraient complétement? S'agit-il, comme pour les évangiles, du triple témoignage d'une même révélation? Quel est le paradis escompté depuis une ville dressée vers le ciel comme ferait une nouvelle Babel? S'agit-il de la figure d'un antéchrist et de trois apôtres à lire ensemble?

Si les "Jésus" de James Frey et de John Niven sont plutôt issus du déchet, "Christ-rebuts" au sein de ce que la cité moderne comporte comme marges, le mien sera issu de la ville devenue électronique et virtuelle, vitrifiant les événements sur les immenses tours de Manhattan.

Il ne s'agit pas du désert certes, mais de cette région encore inexplorée que constitue "l'image virtuelle". Le Jésus de Monrningside Park est un Christ conçu in vitro, à l'image des façades dont le miroir au-dessus de "Times Square" absorbe la réalité devenue électronique autant que plastique. Comment sauver ce monde nouveau que l'architecture du verre rend possible en donnant aux écrans le pas sur la réalité ?

Il sera donc question d'hallucination, de l'hallucination comme prophétie, lorsque Marco (étudiant en théologie) découvre dans les bibliothèques le testament du Christ en celui de Judas: Judas sans lequel Jésus n'aurait pas été crucifié et sans lequel il n'aurait su ressusciter comme cela est écrit.

Mais cette mise en miroir des deux visages ne se superpose que sous le regard d'un Marco délirant, perdu dans l'opium et la vie mondaine. A côté de Marco, Christian - Chris pour les intimes - nettoie les vitres, en altitude. Il ne sait plus bien si le paysage est derrière ou devant lui et son visage semble ne plus lui appartenir. Comme en apnée, difficile de dire où sont le haut et le bas, l'avant et l'arrière. Alors l'identité du personnage n'est pas donnée et Chris comprend progressivement que sa mémoire est faussée, un peu comme les vitres qu'il nettoie. Il est né d'une insémination artificielle, in vitro. Déjà le mot me plait bien : in vitro. Dans les vitresâ?¦ naitre dans les vitres. Le père qu'il croyait avoir, et dont l'a affublé sa mère, n'ayant donc jamais existé...

Sa vie est comme un roman ourdi par sa "mère porteuse" qui elle-même n'avait pas les moyens génétiques de le concevoir. Elle sera la romancière de sa vie. La vie est écriture, révélation d'un évangile qui n'est pas vrai et où il serait difficile de faire la part de la mémoire et de l'imagination. C'est d'ailleurs assez compliqué de savoir si les images du passé existent autrement que les images de l'imagination. Chris va réaliser ainsi que sa conception aura été immaculée, redevable à un ange (ou une seringue). Comment se raconter, comment conquérir une identité lorsqu'on n'a pas de père et que la mère est seulement porteuse ?

Il faut supposer un sacré récit pour créer une image de soi dans de telles conditions, un peu comme si toute vie était une narration, une fictionâ?¦ Problème d'une identité qui n'a pas vraiment de généalogie et qui va trouver dans ce qu'on lui raconte de sa naissance le roman de sa propre vie, plus fort que les vicissitudes familiales.

C'est cette absence de généalogie qui fonde finalement la foi quand la mémoire devient électronique et la vie artificielle: paradis artificiels de l'informatique qui est comme une traversée du désert au sein de la ville.

Peut-être faut-il bien reconnaître alors que Morningside Park est un roman qui partage avec celui de James Frey un souci du détail, un écriture dont les mots sont comme des pixels ou des "mots-poussières" pour dire les taches d'une matière parfaitement transparente mais que la vie éclabousse du sang des visionnairesâ?¦ Car il y aura bien un meurtre dans la ville... un calvaire dont la Création est elle-même issue.

J-C.Martin, juin 2011.

PS : Bréviaire de l'éternité, Jean-Clet Martin dans Les Strass de la philosophie...

Sur France Culture : Semaine DELEUZE sur Les nouveaux chemins de la connaissance du Lundi au Vendredi 17 juin à 10h avec Pierre Montebello, François Zourabichvili, Monique David Ménard, Arnaud Bouaniche...

Rapaël Enthoven recevra Jean-Clet Martin le vendredi 17 juin pour une variation autour de DELEUZE.

Il sera également l'invité d'Adèle Van Reeth au Journal des Nouveaux Chemins pour ''Bréviaire de l'éternité -Vermeer et Spinoza'' (Ed. Leo Scheer), un portrait de Spinoza sous les traits de L'Astronome .