Après l'entretien réalisé en mars 2010 avec le grand écrivain français par Sylvain Bourmeau, le site MEDIAPART publie un article de Christine Mercandier consacré au livre de Marie Lebey, à lire en écoutant la ''Ballad of Lucy Jordan'' de Marianne Faithfull.

Oublier Modiano

Éa commence comme une carte postale, postée avec retard, sous le signe de la nostalgie. Cabourg. Proust, Colette ' mais pas l'écrivain, la bonne, dite Reine des pommes, quand la narratrice trouve refuge dans sa chambre, de bonne, pour «dévorer sa collection de romans-photos». Écrire un temps perdu, pour mieux le retrouver. Écrire sous le signe de Proust, et de Modiano surtout, lu, aimé, approprié:

"Lors d'interminables vacances à Cabourg, j'ai relu tous vos livres. Cela a été un éblouissement. É l'époque je m'ennuyais un peu dans la vie. Pour occuper mon temps libre, j'ai décidé de photographier chaque lieu mentionné dans votre ?uvre, et j'ai acheté un appareil". Drôles de voyages, Paris, les bords de Marne, Milan, Londres, Annecy, Tangerâ?¦ Archéologue d'une ?uvre admirée, enquêtrice, limite invasive.

Dans Oublier Modiano, titre antiphrastique, Marie Lebey mêle des souvenirs de l'homme, de ses livres et son enfance à elle, ses deuils, ses amours perdues. Le point commun ? la fantaisie, la nostalgie, la poésie, avec un sens du détail incongru et fantasque proprement réjouissant. Comme cette rencontre entre Dominique Rocheteau et Lucette Almanzor, l'Ange vert et la veuve de Céline, dans une tribune du Parc des Princes.

Le loufoque qui donne naissance au doux-amer. Marie Lebey procède par additions de détails. Un ne pas oublier, comme un myosotis, qui joue d'un passé (re)composé, d'une mélodie entêtante. Un centon, Modiano, comme le refrain d'une ballade ' celle de Lucie Jordan ' partout sa silhouette obsessionnelle, comme «un opium délicieux». Il demeure secret, ainsi à Biarritz, «comme à chaque fois que je m'approche d'une des maisons où vous avez vécu, elle se recroqueville sur ses secrets».

«Roman» dit le sous-titre d'Oublier Modiano, pourtant c'est le réel qui est ici brassé, réécrit ' au grand dam de l'auteur admiré qui s'est déclaré «profondément choqué» par les inventions romanesques de Marie Lebey autour de la mort de son frère Rudy en 1957 ' mais si elle donne «l'impression de regarder la vie du haut d'un escabeau» c'est pour «cacher» sa «mélancolie». «Échafaudage indispensable pour atteindre un peu de moi». Traces en cas de démolition. «La seule vérité qui compte est celle qui se blottit au creux de nos souvenirs».

Christine Marcandier, le 13 juin 2011, pour MediaPart.