Extrait : "Ce retard était d? à la lenteur de Jean-François qui marchait à l'époque avec deux béquilles sur lesquelles il s'appuyait pour avancer péniblement. Soudain, on entendit des coups de feu venant des fourrés où des snipers étaient cachés. On vit alors le Ministre de la Guerre jeter ses béquilles par dessus la tête et détaler à vive allure."

Nathalie Rheims imagine une mystérieuse malédiction qui frapperait les académiciens. Et se lance dans une immortelle randonnée à la recherche de son père.

Quand un académicien meurt, il se transforme en fauteuil. Le 2 reste celui de Montesquieu, Yourcenar s'est assise au 3, Musset siégeait au 10. Corneille, Bussy-Raburin, Hugo, Lecomte de Lisle, Lyautey et Hélène Carrère d'Encausse se sont succédé au 14. Et ainsi de suite...

Certains se moquent de l'Académie et estiment que la médiocrité s'y épanouit - sans songer qu'elle triomphe absolument partout - . Ils se pourlèchent de la réponse de Barbey d'Aurevilly, invité à rejoindre la compagnie : "La racine d'un vieux chêne dans mon genre ne tiendrait pas dans ce pot de cornichons."

Pour d'autres, au contraire, l'élection à l'Institut s'apparente à la conquête du Graal. Suspendus à leur rêve comme des lustres à leur crochet, ils refusent de voir que la plupart de leurs prédécesseurs se sont glissés dans l'oubli comme des ombres et n'ont déposé sur la postérité qu'une mince couche de poussière.

Certains sièges, cela dit, portent plus chance que d'autres. Vingt-deux plumes ont somnolé succéssivement le jeudi sur le siège 36 alors que Jean-Marie Rouart, en ce moment, n'est que le 13e immortel à go?ter le confort du 26.

Il en est même un qui porterait malheur : le 32, celui de Vaugelas, de Lucien Bonaparte et de Vigny. Mais aussi celui de Maurice Rheims, le commissaire priseur-infatigable, érudit, séducteur, millionnaire et désinvolte qui voyait la vie comme un jardin en juin.

Sa mort a naturellement brisé sa fille Nathalie qui, du coup, s'est raccrochée au dernier geste de son père comme à sa dernière bouée. C'était de lui offrir un manuscrit du "Fauteuil hanté", un roman de Gaston Leroux, l'auteur du "Mystère de la chambre jaune" et du "Parfum de la dame en noir".

Quel fauteuil ? Le 32, bien entendu, qui frapperait de malédiction tous ses occupants à moins qu'ils ne fussent de parfaits autodidactes, tel Maurice Rheims qui avait fui l'école à 15 ans pour devenir bouquiniste.

Alors, réfléchissant au sens de cet ultime cadeau, Nathalie comprend quelle est sa mission : favoriser l'élection de candidats susceptibles de disparaître avant d'être reçu afin que le 32 reste le fauteuil de Maurice.

La t?che peut paraître impossible tant est élevé le nombre de ceux impatients de s'y glisser. Mais non, l'opération s'accomplit d'elle même. É peine élu, Alain Robbe-Grillet meurt. Se présente alors un certain Simon Sonnay qui ressemble comme deux gouttes d'encre à François Weyergans.

Pour se faire élire, il envoie des lettres que Paris murmure être un hommage irrésistible à la vanité du commun des immortels soudain inondé d'une pluie équatoriale de compliments. Et ça marche : il est élu.

Tout comme marche à merveille l'intrigue de Nathalie Rheims. Attention, je vous préviens, elle ne fait pas de cadeaux aux VIP littéraires qui tournaient autour de son père. Ses phrases tombent comme des gifles sur quelques gloires contemporaines plus habituées à l'encens de la critique qu'à cette ironie assassine.

Mais pas de panique : si les méchanceté sans scénario son comme des dents sans émail, Nathalie Rheims est très à l'aise dans le genre fantastique. Le récit avance vite entre perfidies parisiennes, "Da Vinci Code" et apparitions de fantômes.

La narratrice a beau être un véritable hérisson dont chaque portrait pique, elle décrypte des messages, lit des grimoires anciens,interprète des dessins énigmatiques et, pour finir, résout son enquête en traçant le portrait le plus attachant et le plus tendre de son père.

Gilles Martin-Chauffier, le 16 juin 2011.

NDLR : La photographie de Fantômette assise dans le fauteuil 32 sur le Pont des Arts devant l'Institut est de KHANH RENAUD pour LE POINT.