Maurice Rheims, une vie pour l'art

Né dans une famille lorraine de minotiers et de fonctionnaires, Maurice Rheims, diplômé de l'école du Louvre, érudit, commissaire-priseur « star » de 1935 à 1972, a été l'un des premiers à traiter de l'art des années 1900 et à faire connaître un style jusque-là dédaigné, sauvant ainsi de la destruction plusieurs brillants témoignages de cette époque (dont la Maison Guimard).

Maurice Rheims, de l'Académie française (1910-2003)

Il se b?tit une solide réputation d'expert. Les hasards de la vie et du métier l'amènent à côtoyer les plus grands, dont Paul et Hélène Morand qui en feront leur exécuteur testamentaire. Il intervient dans l'évaluation de la datation des ?uvres de Bonnard et de Picasso et aide des artistes en périodes difficiles dont Balthus. Élu à l'Académie française le 20 mai 1976, il y est reçu le 17 février 1977 et occupe le 32e fauteuil laissé vacant par la mort de Robert Aron.

Le fauteuil 32... Une malédiction ?

Personne ne s'est assis sur ce pauvre fauteuil 32 depuis la disparition de Maurice Rheims... en 2003 ! Tout avait pourtant semblé s'agencer simplement, en mars 2004, avec l'élection d'Alain Robbe-Grillet. Le pape du Nouveau Roman partage avec son prédécesseur, Maurice Rheims, un amour pour Gustave Moreau et une conception ludique de l'existence. Les choses basculent vite : Robbe-Grillet annonce qu'il va porter son légendaire col roulé et un smoking plutôt que l'habit vert lors de son intronisation. Outrage au protocole ! Les pressions académiques n'y suffisent pas...

L'auteur de La Jalousie se trouve ridicule en habit vert et ne sera jamais reçu sous la Coupole. É sa mort, en 2008, le fauteuil 32 est donc déclaré vacant.

Un livre en guise d'éloge

Surprise, le 26 mars 2009 : l'écrivain-cinéaste François Weyergans est élu au fauteuil 32. Nathalie Rheims, dont la patience arrive à ses limites, y croit enfin... son bien-aimé père va enfin être célébré sous la Coupole. Reste juste à organiser la cérémonie de réception. Mais les mois passent. François Weyergans élude. Au début, on en rit gentiment, puis on s'agace. Une date est exigée, ce sera le 16 juin 2011. Et puis, le couperet tombe : l'auteur de 3 jours chez ma mère parle d'écrire un éloge basé sur un personnage de fiction. Cela en est trop. Nathalie Rheims décide d'écrire un livre qui consacrera comme il se doit son père. Il est déjà tard. Qu'importe. Elle l'écrit en quelques mois, acharnée. Sous une forme romancée, Le fantôme du fauteuil 32 fait sourire, nous emporte en Corse et en Italie, lève un coin de voile sur l'Académie et sur la fierté de Maurice Rheims d'y appartenir.

Nathalie Rheims au studio de Canal Académie. La fille de Maurice Rheims fait son éloge dans Le fantôme du fauteuil 32 (Léo Scheer)

Conclure, moi ? Jamais !...

Que pensait-il de l'Académie ? Extrait du dernier chapitre de son livre Nouveau voyage autour de ma chambre :

« Dans mon charriot, je ne possède qu'un seul objet destiné à l'arrêter à tout jamais, capable de me conférer l'immortalité. Je veux parler de mon épée d'académicien, qui repose dans un long écrin, au bas du vestiaire de ma chambre. Ni Joseph, ni Xavier de Maistre ne revêtirent l'habit de l'Académie. En 1882, Arsène Houssaye écrit de ces deux-là qu'« ils n'étaient pas Français ». Il est vrai que Xavier est né à Chambéry, dans le duché de Savoie, et qu'il passera la majeure partie de sa vie en Russie. En épilogue de La vieille dame du Quai Conti, précieux recueil qui cite ceux qui furent élus, le duc de Castries évoque ceux qui n'en furent pas 'et qui logiquement auraient d? y êtreâ?. Cela va faire un quart de siècle que je m'enchante d'occuper le fauteuil où se succédèrent les fondements de mes prédécesseurs, certains illustres, d'autres quelque peu oubliés. Au sein de cette vénérable institution, je siège chaque jeudi dans la salle de ce monumentum aere perennius, cette orgueilleuse b?tisse plus durable que l'airain. Ici plus qu'ailleurs, je constate qu'avec le temps, ce sont les objets qui nous survivent, immortels, notre tenue dessinée au temps de Napoléon, nos fauteuils robustes, nos inaltérables épées. La mienne est réussie dans son genre, ouvrée par l'orfèvre Boivin. ... Rarement je la tiens serrée contre moi, sinon les jours de faste sous la Coupole, deux ou trois fois l'an. Alors qu'enfant, je jouais souvent au mousquetaire, jamais je n'ai eu l'occasion de l'utiliser afin de pourfendre. En revanche, sur sa lame pareille à une broche, j'enfile les portraits de mes confrères, leurs mots, leurs esprits si divers. J'en suis assez fier, je l'avoue, même si je sais qu'elle m'assure qu'une immortalité portative. Unique à battre mon flanc parmi les objets qui me servent d'aide-mémoire, d'armes contre la fuite du temps, mon épée en est l'emblème. »