Libération consacrait samedi un cahier à la rentrée littéraire. Le premier roman de Sophie Schulze faisait partie de la sélection :

Allée 7, rangée 38

C'est une histoire d'Allemagne et de France, avec un couple normal, Walter et Alice, et un couple moins typique : Martin Heidegger et Hannah Arendt. Walter, cependant, est naturalisé français en 1932. Alice est cuisinière à Mulhouse. C'est en parallèle, sans croisement mais avec beaucoup d'échos, parce que même si tu ne t'occupes pas de politique, la politique finira par s'occuper de toi. Par exemple, pendant que Hannah est inquiète de la chute de Weimar et se rapproche du sionisme, « Walter descend au fond de la mine. (â?¦) C'est lui qui manipule les explosifs et prend le plus de risques. » Les phrases sont courtes, sèches, comme des pas enfoncés dans la neige : « Il est déchiré. On le coupe en morceaux. Tous ceux qu'il aime sont loin, dispersés. Il ne pensait pas connaître, un jour, une telle douleur. » Où l'on voit que Arendt ou la cuisinière, c'est kif-kif côté malaise dans la civilisation. Arendt n'est souvent « pas fière » de ses exploits conceptuels et Alice aux fourneaux, au milieu d'un flan, « se met à agiter les bras dans tous les sens et crie avec colère contre Walter, sans raison ». Dans une écriture proche du fragment, Sophie Schulze fait vivre une humanité qui ne sait pas tenir ensemble.

Éric Loret