Aux philosophes en quête de vérité, Alessandro Mercuri préfère la lucidité d'un Schopenhauer dans L'Art d'avoir toujours raison, auquel il consacre son premier chapitre. La vérité appartient à qui maîtrise le langage. Pourfendeur de ceux qui vénèrent la vérité comme une idole, l'auteur s'en prend aussi au moralisme sous-jacent à nos sociétés laïques : «Que voulez-vous, aujourd'hui il faut être intellectuellement vertueux, bien sous tout rapport conceptuel et au-delà de tout soupçon idéologique. » L'époque est bien pensante et chacun se réclame de la vertu. Ou de son apparence. Ainsi en est-il de Michel Onfray qui condamne Sade sous prétexte que l'écrivain aurait plus de devoirs que de droits. Cette dénonciation du puritanisme ambiant culmine dans l'excellent chapitre intitulé « Mondo Kawaii @...@ ».

Alessandro Mercuri y développe une « métaphysique du toon » à partir de l'analyse de la série Happy Tree Friends (seulement disponible sur internet). Ce dessin animé mettant en scène de ravissantes petites créatures dans des situations aussi absurdes que sanglantes est violemment attaqué aux Etats-Unis, aussi bien par des ligues de vertu que par des intellectuels et des scientifiques qui prétendent que « la cervelle qui gicle serait une invitation à faire gicler la cervelle »â?¦ N'est-ce pas oublier au nom d'une morale étroite le rôle de la catharsis ? Le spectacle de la violence n'engendre pas la violence, il permet de les expurger. L'auteur rappelle qu'Homère se régalait à décrire des scènes de combat que l'on qualifierait aujourd'hui de gore. Mais « les temps modernes sont au bling bling et à ses contempteurs, faux dévots et imprécateurs sentimentalistes, prêtres du bien, du mal et de l'obscène vérité ». Tel est le paradoxe d'une modernité friande d'apparences et pourtant attachée au Vrai et au Bien. Alessandro Mercuri, lui, montre que la frontière entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal est floue et que la fiction devance bien souvent la réalité. Illustré par des ?uvres d'art, des photographies, des articles de journauxâ?¦, Peeping Tom est un livre souvent passionnant, une bel état des lieux de notre monde.

Eric Bonnargent