Ces snipers qui ont placé l'euro dans leur ligne de mire ne sont qu'une poignée et ils ont longtemps prêché dans le désert. Longtemps raillés, moqués par leurs pairs, majoritairement eurocrates, ils n'étaient pas pris au sérieux. Il y a encore peu de temps, seuls Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan tentaient d'approcher ces déclinologues catastrophistes et de solliciter leurs analyses et leurs solutions. Aujourd'hui, l'Elysée leur ouvre ses portes, au moins pour écouter leurs arguments. Ces trublions anti-euro savourent leur revanche, jubilant d'être enfin écoutés, sinon entendus. «Personne n'aime les Cassandre, surtout lorsqu'elles vous rappellent ce qu'elles vous ont dit», confesse Norbert Silverbach, auteur d'un Petit manuel d'économie en attendant la fin du monde qui cartonne en librairie, même s'il préfère adopter un profil bas. Il n'empêche : «Désormais, le téléphone sonne sans arrêt», remarque l'historien et démographe Emmanuel Todd qui, après avoir voté non à Maastricht et oui au référendum sur la Constitution européenne en 2005, s'est depuis rangé définitivement dans le camp des eurosceptiques. Maigre consolation. «La presse s'intéresse enfin à nous, dans un grand élan moutonnier, alors que, pendant des années, il nous a été interdit de franchir le mur du "con"», plaisante l'un d'eux, plutôt amer. Avant de raccrocher sur un laconique : «De toute façon, je crains que cela ne soit trop tard...»

Longtemps, ces contempteurs de la monnaie unique ne semblent pas avoir cru en leurs propres forces. Longtemps, ils se sont ignorés, chacun parlant dans son coin sans chercher à rassembler les autres. Il a fallu toute la pugnacité de Philippe Villin, au très volumineux carnet d'adresses, pour rassembler autour d'une même table Jacques Sapir, Jean- Jacques Rosa, Alain Cotta et Gérard Lafay. Désormais, ces économistes se retrouvent régulièrement à dîner.

Homme de réseaux, Philippe Villin est un banquier atypique qui a ses habitudes au Ritz et au George V. Il n'est pas rare qu'il enchaîne trois petits déjeuners le même jour ! Les patrons du CAC 40 qu'il conseille défilent à sa table. Ils connaissent ses obsessions. Depuis près de trente ans, cet ancien inspecteur des finances, qui a dirigé Le Figaro dans les années 80 et 90, navigue hors des sentiers de la pensée commune avec une constance sans faille, contre le franc fort d'abord, puis l'euro. Visiteur du soir du Président, proche d'Henri Guaino, s'il a ses entrées à l'Elysée, il n'y a pas que des amis. Au lendemain de son interview au canon dans les colonnes de Libération, mardi dernier, le banquier confirme tout le mal qu'il pense du patron de la BCE, Jean-Claude Trichet. Le gouverneur de la Banque centrale européenne est dans le viseur des eurosceptiques de longue date parce qu'il incarne l'histoire de l'euro. Philippe Villin est l'un de ses adversaires les plus acharnés. Il voit en Trichet «un grand inquisiteur, prêt à menacer d'excommunication et du b?cher ceux qui ne croient pas en sa religion de l'euro». «Lui et ses sbires, poursuit-il, sont des criminels économiques. Ils ont fabriqué des millions de chômeurs.» Villin ne décolère pas de ne pas être davantage écouté. Pourtant, il en est persuadé, la mort de l'euro est programmée et cela ne l'étonne même pas, lui et ses amis francs-tireurs.

Dans une note confidentielle envoyée début septembre à l'Elysée, l'économiste Jacques Sapir, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) écrit : «La crise grecque a pris une tournure clairement incontrôlable. Un défaut de ce dernier pays ne peut plus être évité. Il peut seulement être retardé. Il peut survenir à partir du mois d'octobre2011, même s'il est encore probable qu'il se produira entre novembre et décembre2011.» Et de conclure sa missive d'un avertissement : «L'agonie de l'euro peut durer de six à dix-huit mois. Ses conséquences politiques peuvent être dramatiques tant à l'intérieur de chaque pays (et des élections sont prévues dans nombre de ces derniers en2012 et2013) qu'au sein de l'Europe. Dans la situation actuelle, la meilleure des solutions consisterait en une dissolution de la zone, qui permettrait de mettre en avant immédiatement les institutions nécessaires à une transition ordonnée. A défaut d'une telle solution, il convient de se prémunir contre les effets les plus néfastes de cette agonie, en prenant les mesures unilatérales de sauvegarde qui ont été détaillées dans des documents antérieurs et, le cas échéant, en sortant de l'euro.» A bon entendeur...

A l'Elysée, on dément vigoureusement la rumeur qui voudrait que soit à l'étude un scénario de sortie de la Grèce de l'euro. Mais pour autant, le Ch?teau consulte. Comme l'Allemagne d'Angela Merkel, dont le gouvernement ne cache plus qu'il prépare un plan de sauvetage de ses banques pour parer à un défaut de la Grèce.

«Comment pourrait-il en être autrement, interroge Irving Silverschmidt - coauteur avec l'économiste Morad el-Hattab d'une succession de livres prémonitoires, dont le dernier en date, paru en 2010, s'intitule La crise est finie! Tenez bon, la suivante arrive... (Editions Léo Scheer) - quand, dans les salles de marchés, au sujet des tests de résistance qu'ont subis les banques, les traders plaisantent: "Il y a la vérité, le mensonge, le très gros mensonge et le stress test."». Et d'égrener, compulsivement, les chiffres qu'il connaît par c?ur : «Fin2009, les crash tests ont mis en évidence que les banques européennes avaient besoin de 3,5milliards d'euros de capitaux. A l'été2011, leurs besoins n'étaient plus que de 2,5milliards.» Pour ce financier, «les banquiers mentent effrontément, avec la complicité des politiques.»

Même son de cloche du côté de Philippe Simonnot. «Demandez à un économiste du mainstream s'il conseillerait à son meilleur ami d'acheter des obligations grecques. Cela m'étonnerait que vous obteniez une réponse.» Lui aussi fait partie de ces économistes dissidents, «tendance libertarienne», précise-t-il, comme pour se démarquer de certains de ses camarades qu'il juge trop souverainistes. Pour lui, «l'euro est une hérésie parce que ses concepteurs ont voulu créer une monnaie unique dans une zone monétaire nullement optimale.» La fin de l'euro, selon Simonnot, est inéluctable parce que «le ver est dans le fruit depuis les origines, avec des taux de croissance, des rythmes d'inflation, une productivité du travail trop divergents entre les pays de la zone pour pouvoir s'accommoder d'une monnaie unique».

Le système se craquèle. La décomposition de ce grand corps malade s'accélère. Les signes ne manquent pas. Aujourd'hui, la Grèce est en passe d'être emportée. Demain, le Portugal, l'Irlande, l'Espagne et l'Italie seront la proie des spéculateurs. Une spéculation d'autant plus inquiétante, pour Jacques Sapir, qu'«elle pourrait se combiner dans le cas de l'Espagne avec une crise sociale liée à l'interruption des allocations chômage pour une partie des chômeurs arrivant en fin de droit».

Pour Christian Saint-Etienne, du Conseil d'analyse économique, «on arrive au bout du tunnel. La Grèce n'est que le symptôme d'une fracture entre la zone euro sud et nord». L'économiste, qui est proche de François Bayrou et possède depuis peu ses entrées à l'Elysée, préconise deux scénarios : «La fédéralisation du c?ur de la zone euro sous la forme de nouveaux Etats-Unis d'Europe ou le divorce négocié», la première solution ayant sa préférence.

Mais, pour l'immense majorité d'entre eux, l'idée qui sous-tend l'instauration d'une Europe fédérale pose un problème majeur : «On ne peut imposer aux peuples des pays qui composent la zone euro d'acquiescer, pour des raisons de politique monétaire et sous le masque de mesures d'ajustement technique, à un choix fondamental. Ce choix, le fédéralisme, les peuples l'ont rejeté à plusieurs reprises. Cette solution combinerait alors le déni de la démocratie à une hypocrisie sans précédent», assure par exemple Gérard Lafay, professeur émérite à l'université Panthéon Assas Paris-II.

C'est pourtant vers cette solution que l'Europe s'achemine doucement. Ce qui n'est pas sans provoquer la colère de nos francs-tireurs anti-euro. Il y a huit mois, la plupart d'entre eux pouvaient s'étriper sur les détails de la sortie de l'euro - les uns étant partisans du retour de l'étalon-or, contre d'autres favorables à la coexistence de monnaies nationales et d'une monnaie commune -, aujourd'hui, l'heure est davantage à la reconstitution des ligues dissoutes. Comme en 1992, au moment du référendum de Maastricht, ou comme en 2005, sur le traité d'Amsterdam, les lignes de front transcendent les divergences partisanes. Jacques Nikonoff, le fondateur d'Attac, est aujourd'hui sur la même ligne que Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen, favorables à la sortie de l'euro.

Mais, pour ces pourfendeurs de l'euro désormais à la une des médias, le plus difficile commence. En face, «prisonniers de leur logique, comme l'écrivent Gérard Lafay, Jacques Sapir, Philippe Simonnot et Philippe Villin, les partisans de la zone euro veulent à tout prix "sauver l'euro" et sont prêts pour cela à y sacrifier l'emploi et les conditions de vie des populations de cette zone, pour ne pas avoir à reconnaitre qu'ils avaient tort». Certes, nos francs-tireurs ont concocté leur plan de sortie de l'euro clés en main, détaillé point par point. Mais il reste à le faire accepter. Philippe Villin résume : «Il faudra démonter l'euro. Je n'ai aucun doute là-dessus. Mais le problème, c'est que ce sont ceux qui ont fait l'euro qui sont aux commandes. Si le plus lucide d'entre eux venait à prendre cette décision, imaginez la scène. C'est comme si le pape sortait de son bureau du Vatican et demandait au préfet de la maison pontificale de réunir en consistoire extraordinaire tous les cardinaux pour leur dire qu'il ne croit plus en Dieu...»

Raphaël Stainville le 17 septembre 2011