Dans ce très petit livre que balancent les chansons de Gainsbourg « je ne veux pas qu'on m'aime, mais je veux quand même » (superbe résumé du livre en exergue), il y a du blanc, du duveteux, un rien d'austère, avec un soupçon de luxe de bon aloi ' quartiers chics de Paris ; aucun problème de fin de mois.

La scène du roman est remarquablement sobre ; deux personnages ; elle ' Daphné ' lui ' sans nom ' croisent leurs pas dans un itinéraire feutré : « place des Vosges ; du bout de la rue où je suis, je peux admirer ce coin mythique de Parisâ?¦ la rue de Sévigné est un passage obligé pour tous les bobosâ?¦ ». Il se dit chroniqueur télé, aurait pu être trader à la Défense, en plus nonchalant, en plus loser aussi ; elle « vient de divorcer ». Rencontre des rues des plus banales ; regards, café, musée. « Elle me plaît et il me plairait de lui plaire » dit-il simplement, et, les pages ' écriture fine, au scalpel, observatrice, souvent distanciée ' décrivent cette étrange chasse (mot peut-être trop brutal ; on est loin du prédateur) ; on pourrait plutôt dire quête obsessionnelle et jouissive : « je suis juste derrière elle. Je vois son cou, sens l'odeur de sa peauâ?¦ ». Elle, de son côté, en un mouvement qui peut sembler symétrique, le remarque : « elle repense à ce jeune homme maladroit qui pourtant la regardait tout à l'heure sans une once de gêne », le recherche elle aussi, mais objectifs et besoins différents ' aux antipodes, même.

Et c'est là que ce petit récit serré, d'apparence soyeuse, silencieuse, à la manière de la surface d'un étang de Sologne, s'anime en une étrange danse, le long de sa traversée du Paris riche (on l'imagine difficilement ailleurs, mis à part, peut-être, Saint-Pétersbourg). C'est un ballet plutôt contemporain qu'on accompagne ; quelques pas ici, une fuite là, les bras qui se tendent, puis retombent. Presque pas de musique, à peine une fugue en fond, de temps à autre ; dialogues rares, mais encore parfois trop ' on n'en a pas besoin ' se rencontreront-ils ? Lisez, avancez, imaginez, préférez : lui, son immaturité « tu as des enfants ? Non, un grand enfant ne peut en élever » ; elle ' qui lit Camus, et aussi Fante, a un chien qui s'appelle Rohmer ' on se prend à l'imaginer en Maud ! tellement autre choseâ?¦

Absence marquée de « cru » dans ce livre nommé désir ; on en vient quand même parfois à regretter qu'un érotisme bien mené n'ait pu trouver sa place çà et là. Volonté de l'auteur de ménager son regard presque scientifique sur ses personnages ? Subtil cadeau au lecteur qui garde sa puissance imaginative ouverte ? Clin d'?il aux films d'Eric Rohmer, justement ? Atmosphère d'une « Pauline à la plage », pourquoi pasâ?¦

Orgueil et désir est un livre à la présence marquée ; premier essai qui demande, certes, à être transformé, mais qui résonne déjà de qualités évidentes. Il est souhaitable qu'on ne le lise pas comme le « roman d'une jeune fille » ' l'?ge est oublié, quand on traverse ce récit maîtrisé, à la maturité originale.

Martine L Petauton, le 4 octobre 2011