C'est ce qui arrive à Patricia, canadienne quadragénaire en partance pour l'Egypte, bloquée à Roissy. Elle partait seule pour faire le point, réfléchir à son couple, oublier pendant quelques jours la routine de son existence montréalaise ; elle devra finalement patienter dans les halls anonymes de l'aéroport, et se débrouiller comme ses compagnons d'infortune, qui improvisent des couchages artisanaux, instaurent des tours de ravitaillement et recréent une petite société parallèle, en réponse à la crise.

Hagarde, hypnotisée par ce contexte hors du commun, elle se laisse aller et fait ce qu'en temps normal elle n'aurait jamais fait : se saouler à l'hôtel avec une inconnue, suivre chez lui un jeune employé de l'aéroport et lui confier sa carte bleue, dormir dans les fourrés autour de Roissy avec une bande de voyageurs campeurs, se laisser inviter dans un palace par un compatriote qu'elle ne trouve pas beau mais qu'elle laisse lui faire l'amour.

Tout le roman joue sur ce flottement, cette baisse de tension liée à l'événement : à moment extraordinaire, comportements hors du commun. Prise dans le non-temps que provoque l'éruption, Patricia s'invente une autre vie, expérimente l'aventure et les décisions improbables qu'elle ne prendrait pas d'habitude. Son téléphone n'a plus de batterie, ce qui achève de la couper de son mari ; elle est désormais en roue libre, et n'oppose de résistance au flot des choses. Bruno Gibert restitue parfaitement cette sensation de flottement dans un texte sobre et intense qu'on lit d'une traite. Réalistes, parfois fascinantes, les descriptions des campements de voyageurs bloqués ont quelque chose du roman de crise ou d'anticipation, proches de la SF.

Ce moment de désordre, évidemment, prendra fin : le nuage se dissipe, les avions redécollent, la « vraie vie » recommence, imposant son rythme, ses contraintes, son ennui. Patricia aura-t-elle changé après ces quelques jours d'errance ?

Aucune peine à suivre jusqu'au bout le récit de Gibert et c'est tant mieux car le chapitre final, épatante évocation de l'ère de l'après-pétrole, quand le prix du kérosène mettra fin au transport aérien, donne une dimension supplémentaire et inattendue (comme un avion qui décolle après être resté au sol) à ce petit livre discret mais puissant dont un mot résume l'ambiance, et que l'auteur n'a sœurement pas choisi d'écrire en dernier : « parenthèse ».

Bernard Quiriny, le 10 novembre 2011.

Résumé du livre :

Au printemps 2010, alors que l'éruption du volcan islandais Eyjafjöll cloue au sol les avions du monde entier, la foule des voyageurs de Roissy est soudain immobilisée. Une femme assiste à la déb?cle, observe la société parallèle qui s'improvise dans l'aéroport, écho déroutant de ses propres incertitudes.



Double suspension, double hésitation du sort. Le nuage stagne sur l'Europe. Les histoires sont entre parenthèses, il faut en inventer d'autres. Au hasard des rencontres, la jeune femme croisera des êtres qu'elle ne reverra sans doute jamais, tentera de retrouver un amour d'adolescence, risquera de tout perdre, se laissera porter.

Quand plus rien n'a de sens, tout redevient possible.