C'est une drôle de galerie pittoresque que traverse ce fils de bonne famille, sentimental bêtement et bêtement romantique. Un de ses aïeux dirigeait le Bon Marché, sa mère a hérité de La Pagode, d'un hôtel particulier, de l'appartement familial du Faubourg-Saint-Germain et d'un douteux Vélasquez; son père, qui fut Croix de feu, préside aux destinnées de la Société de commerce et de navigation à Magadascar. Maman Toinon, la fortunée grand-mère, avait un faible pour le Ch?teau Yquem et chérissait de mirobolants souvenirs. On fréquente Yvonne de Lestrange, cousine de Saint-Exupéry et intime de Ramon Fernandez; l'avocat et académicien excentrique Maurice Garçon (défenseur de Violette Nozières). Ce portrait de famille est complété par le médecin qui ne jure que par le phosphate de chaux, un dentiste sadique, un oncle maurrasslen en diable, la pulpeuse fille d'un président du Conseil...
Le père Gibault voyait son fils diplomate, le jeune homme rêvait de pas de danse et d'acrobaties. Il a été avocat. Mauvais élève, pris de mélancolie. Il lit ce qu'on ne lit plus aujourd'hui: Bécassine, Les Nourritures terrestres, Paul Bourget, puis les voyous de la plume: Rimbaud, Céline et Cocteau. On a là de belles pages sur l'exode (déjà évoqué dans Interdit aux Chinois et aux chiens), l'Occupation.
Les changements de pied, les voltes
Le 17 juin 1940, Pétain parle: son père s'effondre en larmes. Le 8 mai 1945, Gibault et ses deux frères sont sur les Champs-Élysées pour fêter la fin d'un mauvais rêve atroce. Plus par indifférence que par goftt, comme le Doinel de Baisers volés, il s'engage. On le retrouve à Saumur puis sous-lieutenant dans la cavalerie blindée, envoyé en Algérie. Gibault ne nous dit rien des prétoires, peu de Céline, évoque à peine Jean Dubuffet, dont il est l'ayant droit, semble avoir oublié ses amours contrariées.J'aime les changements de pied, les voltes et les démentis. Ce saint Sébastien converti à la désillusion déteste aller dans le sens du poil. Il aime les oeillets mauves, les toits tranquilles, comme le poète, aussi le son des cloches, les glaces sans tain, la fraîcheur inouïe des aurores. Les romantiques vaincront, claironne-t-il. Alors qu'ils ont été défaits, Et depuis belle, ou triste lurette. Ce nouveau siècle est aux mains des machines: il ne veut ni de l'un, ni des autres. Plus rien à pavoiser. Mise en berne, avant la dernière danse.

Thierry Clermont