Non pas qu'il vous soulagera, comme on peut, lorsqu'on est manchot, être soulagé par l'idée qu'il existe des cul-de-jatte, mais parce qu'il s'agit d'un très bon livre. Assez gros (329 pages) pour vous extraire suffisamment longtemps de votre morne quotidien, il a aussi l'immense avantage d'être ' je ne vois pas d'autre terme plus adéquat ' surprenant, comparé en tout cas au paysage littéraire français actuel le plus "visible".

Tellement surprenant, qu'il s'agissait encore d'un de ces nombreux livres que j'ai ouvert limite du bout des doigts et en me pinçant le nez, à nouveau persuadée d'y trouver les énièmes jérémiades "générationnelles" d'une pétasse remplaçable en manque d'on ne sait pas trop quoi. Le genre de personnages qui, non content d'envahir MES rues et me donner l'envie de les nettoyer au lance-flammes, peuple aussi les films, les séries et toute une flopée de romans manifestant, visiblement, le devenir-sitcom d'une époque déjà globalement triste et prévisible.

A l'instar de son titre, c'est peut-être la profonde nonchalance du roman d'Alexandra Varrin qui m'a le plus surprise. L'espèce de facilité tragique de son style (qui est sans doute l'une des meilleures choses qu'on puisse retenir d'un certain "esprit blog"), avec son énergie, sa rudesse parfois, quelques passages aussi qui se survolent, m'a fait comme une bouffée propice d'air frais et m'a quasiment donné envie de revenir sur mon snobisme anti-littérature française contemporaine, lui aussi passablement cliché.

Alexandra Varrin, c'est donc tout d'abord sur sa "singularité" que j'ai eu envie de l'interroger. Sans surprise (pour le coup), Alexandra Varrin se sent donc "plutôt très loin" des écrivains de sa génération :

"Dans la mesure du possible", précise-t-elle, "pas au-dessus mais juste loin. J'en lis parfois mais je ne les achète plus, parce que j'ai calculé qu'un livre d'à peu près cent cinquante pages co?tait dans les vingt euros, soit presque quinze centimes la page et je trouve ça cher pour le peu qu'il m'en reste une fois que le livre est fini.

Dans ce sens là, je trouve que les cigarettes sont un investissement plus rentable : le prix unitaire est deux fois plus cher que celui de la page, mais il en reste bien plus dans les poumons une fois qu'on a fini le paquet. Si je n'aime pas trop les écrivains français de ma génération, c'est parce qu'ils ne s'amuseraient certainement pas à faire ce genre de démonstration de mauvaise foi, parce qu'on ne rigole pas avec l'Art ' avec le cancer du poumon à la limite, mais déjà c'est douteux, mais alors se foutre de la gueule de l'Art, ah non, c'est pas possible.

C'est le genre de personnes qui répondent 'écrivain' quand on leur demande pendant une soirée ce qu'ils font dans la vie (alors qu'en vrai, ils ont publié un pauvre truc dont tout le monde se fout et leur idée de la reconnaissance des pairs c'est de copiner avec le plus d'éditeurs possible sur Facebook), c'est le genre de personnes qui se mettent au début, au milieu et à la fin de leurs phrases et qui n'ont pas d'idées ou d'émotions à communiquer à qui que ce soit à part leur propre importance".

Pas de complaisance envers les personnages

Une témérité que l'on retrouve d'ailleurs dans son roman qui, s'il est largement "auto-fictif", pour reprendre des termes pompeux, n'a pas cette complaisance que l'on retrouve souvent chez d'autres, où le personnage principal est finalement celui qui s'en sort mieux, celui auquel on s'identifie le plus, celui qui est le plus mis en scène, paré des ornements d'un auteur voulant se présenter sous son meilleur jour.

Ici, c'est tout l'inverse, son Alice Deschain se fait examiner avec pitié, et parfois mépris, tout au long du roman. Elle n'arrive à rien, sa famille sent la mort, ses histoires amoureuses aussi et son travail ne satisfait même pas à l'étiquette déjà lamentable "d'alimentaire", et on la regarde, parfois effaré, creuser dans une existence qui a tout d'un tas de merde...

Mais on le fait aussi franchement amusé ou sincèrement ému quand elle s'adresse, par exemple, à son grand-père décédé comme à une bouée de sauvetage qu'elle sait déjà crevée. A la page 314, arrivé quasiment à la fin d'une annus horribilis, deux lignes auraient pu faire office de sous-titre : "Je ne comprends pas, au fond, pourquoi on a inventé un terme spécial pour l'absurde. Il aurait suffi de l'appeler réalité."

Et quand je lui ai demandé pourquoi elle avait choisi de se représenter aussi misérablement, elle m'a répondu, comme une évidence :

"Je ne crois pas que ce soit un choix, parce que j'écris simplement comme je vois les choses. Comme je passe un temps considérable à douter et à me remettre en question dans ma vie de tous les jours, j'imagine que ça exclut d'office la complaisance par rapport à mon personnage. Je crois aussi que je n'ai pas écrit ce livre pour régler des comptes ou faire passer un message à qui que ce soit en particulier, ce qui m'a l'air d'être le cas assez régulièrement dans les ouvrages auto-fictifs.

C'est juste que j'ai eu une année particulièrement pénible et en regardant autour de moi je me suis rendue compte que j'étais loin d'être la seule. D'un côté, c'était un peu rassurant (ah cool, je réussis que dalle mais y a pas que moi !) et de l'autre j'ai trouvé ça triste parce que ça rend plein de gens malheureux d'avoir un boulot pas terrible, un appartement du même niveau et des relations sentimentales inexistantes au mieux, merdiques au pire. Il y a des gens qui sont contents d'être tristes, parce qu'ils se complaisent là-dedans et que ça leur donne un peu d'importance. Tant mieux pour ceux-là, mais il y en a d'autres qui se démènent pour que leur vie s'améliore un peu et qui ne s'éloignent jamais du point mort pour autant."

"Éa a un petit côté tragédie individuelle", poursuit-elle, "et en même temps c'est drôle, quelque part, des gens qui font tout ce qu'ils peuvent et qui ne s'en sortent jamais, il n'y a pas de grands drames dans leurs vies, juste une lose monumentale et c'est ce qui leur donne de l'intérêt, finalement, dans le sens où ils divertissent les autres. Mon personnage est comme ça, et il me divertit souvent moi-même quand je suis d'humeur indulgente, mais il n'y a pas de quoi prendre de gants vis-à-vis de lui (et donc de moi) dans l'histoire et dans la vraie vie : je suis une tarte, et j'ai beau voir les conneries à ne pas faire, je les fais quand même.

Après, peut-être que la manière dont je me décris et liée au fait que je ne me pose pas moi-même d'énormes problèmes au quotidien : je ne m'adore pas, je ne me déteste pas, il m'arrive de m'auto-congratuler ' essentiellement quand j'ai dégommé le boss de fin dans un jeu vidéo ' et de m'auto-flageller aussi ' par exemple quand j'ai tout bouffé les Kinder Country ' mais c'est ponctuel, pas une espèce de philosophie de vie biscornue.

Je n'essaie pas de dénoncer quoi que ce soit dans ce livre, mais peut-être que j'essaie de me faire passer un message à moi-même, comme : 'arrête de partir du principe que ta vie est une gigantesque partie d'échecs contre le destin, ou je ne sais quoi d'autre, et de te lever tous les matins en essayant d'anticiper les coups, parce que ton karma te surpassera toujours en absurde et que, de toute façon, tu es une grosse quiche aux échecs'. Et j'avais aussi envie de dire ma vérité, à savoir que c'est pas si grave de se planter constamment ' drôle, consternant, mais pas grave ' parce qu'on n'est pas obligé de réussir. Ce sont les gens exceptionnels qui réussissent tout le temps : c'est-à-dire tout le monde sauf nous."

En somme, Alexandra Varrin a essayé de "raconter l'histoire de personnages normaux dans un monde ou tout le monde se pense exceptionnel" et, une fois n'est pas coutume avec ce genre de "sujet", elle y est arrivée avec les honneurs.

Peggy Sastre, le 16 novembre 2011.