Raconter sans raconter

Le roman reprend par impressions soudaines, par cliquetis de pensée, de nombreux thèmes qui font l'objet de débats cathodiques : il y est question de drogue et de dealers, de descentes de police, de mariages blancs, de prostitutions, de prières musulmanes dans les rues, de synagogues et de quartier juif... Mais ici, cette humanité foisonnante échappe à la dimension documentaire par une langue joueuse et une écriture proche de la partition musicale. Si l'on attend une manière familière de découvrir une histoire romanesque, nous voilà vite déroutés par le style dérangeant du livre, qui trouve la meilleure façon de rapporter ce qui nous obsède et que nous avons du mal à partager : nos vies d'individus dans une société postcoloniale secouée par la mondialisation, nos vies sociales tremblotées par les religions ou nos vies poétiques bafouées par la marchandisation.

Dans l'écriture de Dominique Dupart, j'ai reconnu mes propres interrogations de chorégraphe : comment raconter sans raconter ? faire comprendre sans avoir recours à la logique ? Au moment de la fuite de l'héroïne pour New York, je me suis également identifié : il m'est arrivé de chercher dans cette ville-tentacule une autre vie possible, pour partager en découvreur l'énergie des danseurs américains. Au moment où cette jeune femme découvre, rêvasseuse, le Tonic, ce club du Lower East Side dont John Zorn est le nouveau prince, je me suis souvenu des compositions bruitistes de ce musicien. J'avais tenté, lors de mes séjours au Japon, des chorégraphies étranges sur ces impossibles notes déconstruites.

Pour raconter cette histoire, Dominique Dupart brise la linéarité. Tout s'entremêle dans une sorte de montage impressionniste. La musique de John Zorn pourrait constituer une clé : collages et juxtaposition de styles s'entrelacent comme dans les story-boards musicaux du saxophoniste américain, les fameuses fiches à la base de sa méthode de composition. Autre entrée secrète du livre : Le Bel Inconnu, de Renaud de Beaujeu, roman médiéval auquel renvoie peut-être l'anonymat de l'héroïne.

Torsade mélodieuse

A la fin du roman, la jeune étudiante va retrouver Paris et, dans une boucle intemporelle, se souvenir des diffractions et des ondes de choc de son passé. Le chapitre XI est mélodieusement torsadé. Il nous entraîne dans l'absolue confusion des formes. Les sens s'enchevêtrent au parfum des mots comme un rêve offrant le jus des choses: Son coeur est une grosse oreille interne. Un organe auditif de cyclope. Un réceptacle énorme qui s'inonde d'une vapeur liquide, mélodique, irrésistible, à mesure que la soufflette envahit son corps.

Finalement, l'héroïne sans nom va peut-être retrouver son axe et terminer ainsi l'aventure: La fille traverse le boulevard. De retour de Queens, à l'aff?t du son inconnu, elle marche tranquillement dans le quartier des Arabes, des Noirs et des Juifs, dans lequel elle habitait autrefois.

On peut refermer le livre comme une partition harmonique déclenchant des bulles de vitalité pour délivrer une musique de gestes infinis.

Jean-Claude Gallotta, chorégraphe

MYRHA TONIC de Dominique Dupart.
Léo Scheer
Laureli
142 p., 16,50 â?¬.