Il y a d'abord cette sortie douteuse sur les femmes et l'hygiène, lors d'un dîner, qui lui vaut la réputation tenace et stigmatisante d'être misogyne et qui, par la même occasion, lui fait perdre un important client. Ludovic tente de se reconvertir dans la promotion du badminton, ce « tennis anorexique » qui a le potentiel, il en est certain, de s'imposer comme le nouveau sport à la mode. Un échec. Au retour d'un voyage à New Delhi, il a alors une révélation dans l'avion : l'avenir est au tapioca. Il décide de tout miser sur cette racine pour sauver l'humanité. La folie le gagne peu à peu, il en vient à confondre le rêve et la réalité. Comme Don Quichotte, il croit dur comme fer à ses chimères, se persuade que son ex-femme l'aime toujours et qu'il pourra la reconquérir. Ludovic pourrait être un avatar du héros de Cervantès ou une réincarnation de Goliadkine, le personnage du Double, le roman de Dostoïevski, qui voit sa vie bouleversée par l'apparition de sa copie conforme et bascule dans la paranoïa.

Avec ce roman qui navigue dans les eaux à la fois troubles et délicieuses de l'absurde, Sibylle Grimbert s'attaque de nouveau au jeu social, à ses règles et ses codes rigides. De Toute une affaire à Le vent tourne, paru l'an dernier, elle creuse ce thème de livre en livre, dissèque les faux-semblants des rapports humains, gratte le vernis des échanges prétendument civilisés là où en réalité se jouent toujours des guerres larvées. Elle épingle ces travers avec une écriture d'une exquise délicatesse, comme ces gens qui balancent les pires horreurs, un charmant sourire accroché aux lèvres. Sous une apparente légèreté ' on rit beaucoup en lisant La Conquête du monde ', elle donne à voir, l'air de ne pas y toucher, toute la cruauté d'une société qui ne donne pas le droit à l'échec, dans laquelle il faut s'imposer à toute force. Sibylle Grimbert, elle, s'impose par l'intelligence et l'ironie. Des armes tout aussi efficaces.

Élisabeth Philippe