Baudelaire, clandestin de lui-même d'Isabelle Viéville-Degeorges, dans le Figaro Littéraire du jeudi 5 janvier 2012 par François Rivière

Un autre Baudelaire

Isabelle Viéville-Degeorges s'attache particulièrement à la relation qu'entretenait l'auteur des Fleurs du mal avec sa mère, Caroline.

En février 1853, Charles Baudelaire écrit à sa mère: Comprends-tu maintenant pourquoi, au milieu de l'affreuse solitude qui m'environne, j'ai si bien compris le génie d'Edgar Poe et pourquoi j'ai si bien écrit son abominable vie?
É trente ans, le poète tourmenté s'est engoué pour ce frère spirituel qu'est pour lui l'auteur des Histoires extraordinaires, réinventant la vie de Poe faute d'être suffisamment renseigné. Il présentait en effet l'Américain comme un grand contempteur des hommes, aristocrate de naissance et surtout de nature, héritier de passions fatales, choquant par ses moeurs des hommes qui se croyaient ses égaux. N'était-ce pas là, en vérité, l'autoportrait de l'être complexe qu'analyse avec une rare sensibilité Isabelle Viéville-Degeorges dans son livre?
En s'attachant particulièrement à la relation qu'entretenait l'auteur des Fleurs du mal avec sa mère, Caroline, elle montre que le poète n'en finira pas d'être écartelé entre les deux pôles de ses origines, aristocratique du côté paternel, bourgeoise du côté de l'épouse du général Aupick. C'est ainsi qu'il entrera en clandestinité, l'omniprésence de sa mère - qu'il réclame d'ailleurs avec un entêtement de petit garçon capricieux - faisant pencher la balance vers l'excentricité pure...

Pied de nez au destin
L'épanouissement des Fleurs du mal se fera au prix de la déchéance d'un être qui pour piétiner davantage l'amour maternel et faire un pied de nez définitif au destin que son beau-père s'obstinait à vouloir pour lui, a choisi d'exhiber à la face du monde le triste spectacle de l'artiste maudit.
L'auteur de ce brillant essai nous montre aussi que, conscient de la légende qui se formait autour de lui, l'amateur de mauvais lieux et de femmes fatales, ne songeait qu'à être une pure volonté toujours en mouvement au service de son oeuvre.

François Rivière