En mai 1964, présentée par Matzneff comme une annonceuse, traduction lettrée de speakrine, est écartée de l'antenne pour y avoir montré ses jolis genoux. Cette anecdote signe une époque . Nous sommes au XXe siècle. On ne parle pas de numérique et s'il est question de bouquet, c'est de Michel Bouquet: à l'époque, le thé?tre est volontiers diffusé à une heure de grande écoute. Il n'y a qu'une chaîne. La deuxième est pour bientôt. Les vedettes de la télévision du moment s'appellent Léon Zitrone, Guy Lux, Jean-Christophe Averty. Matzneff les raille. Même s'il aime par ailleurs les téléfilms et ne déteste pas la variété, son ton est souvent vif, sa plume vigoureuse. L'écrivain a l'?ge où on se fait les dents sur les grandeurs d'établissement. Le président de l'ORTF s'appelle d'Ormesson, Wladimir d'Ormesson. Matzneff en fait se tête de Turc, le représente en zouave pontifical, évoque une burlesque élection à la présidence de la république en 1965. C'est de bonne guerre. Il tonne aussi contre Claude Contamine, contre le prix Goncourt et contre François Mauriac. Égratigner l'auteur de Bloc notes, c'est confusément vouloir se hisser à son niveau: noble ambition.

Tonneau des Danaïdes
Parle-t-il de télévision tant que ça? Certes, il commente Cinq colonnes à la une, mais page après page, ses chroniques militent ardemment pour la présence de la religion orthodoxe (dont il est fils) dans le sprogrammes, parle littérature en commentant les adaptations de grandes oeuvres (un programme Cocteau). Et surtout rompt des lances contre le pouvoir gauliste dont il est un opposant farouche. Une apparition de Michel Debré, de Roger Frey, d'Alain Peyrefitte, et Matzneff enfourche son destrier et dégaine. Le 15 juillet 1964, il écrit: Images des troupes défilant martialement sur les Champs-Élysées. Je m'étonne qu'il y ait encore des officiers français pour encadrer la troupe. Je les croyais tous à Tulle, à Fresnes et à l'île de Ré. Il peut être violent mais quand il surnomme le général Bianca Castafiore et moque sa voix et son jeu, c'est assez drôle.
Matzneff n'est pas dupe. Il sait ce qu'ont de vain les critiques des histrions vespéraux, présentateurs et autres animateurs. La télévision est une planète. Pour ne pas la regarder, il suffit de fermer les yeux ou de se contenter du specatcle du monde: Si Bloy ou Bernanos vivaient aujourd'hui, useraient-ils leur éloquence et leur talent à emplir le tonneau des Danaïdes, c'est-à-dire lutter pour que la télévision soit moins bête? M'est avis que ni Bloy ni Bernanos ne regarderaient la télévision... On est bien d'accord.

Etienne de Montety