La Conquête du monde de Sibylle Grimbert

La comédie sociale n'est pas un genre facile, et les écrivains français sont finalement peu nombreux à le pratiquer, en tous cas avec le même succès que Sibylle Grimbert qui, en six romans, a imposé un nom, un style, un humour, une étrangeté. Ludovic, le héros de La Conquête du monde, est typique de son univers : jeune homme brillant, avocat, père divorcé, il va bizarrement se mettre à tout rater avec méthode, en s'enlisant à chaque nouvelle idée, comme un homme prisonnier de sables mouvants. Après avoir voulu être historien, Ludovic a bifurqué vers le droit, créneau plus porteur. Mais il abandonne son cabinet pour se lancer dans un projet absurde : développer le badminton et en faire un sport grand public, qui passionnera les foulesâ?¦ En amour, ce n'est pas terrible : après s'être ridiculisé en tentant de reconquérir la mère de son fils, il devient parasite chez Dorothée, qui finance son oisiveté. Le supportera-t-elle longtemps ? Et puis il y a les rapports sociaux, où la cote de Ludovic dégringole : bourdes dans les dîners, jalousie à l'égard d'amis qui réussissent, humiliations devant son fils de dix ansâ?¦ La fin de sa trajectoire, énorme et grotesque, couronne avec une grandeur absurde cette spirale excentrique, la romancière oscillant entre tendresse compatissante pour l'inadaptation de son héros et cruauté sadique à lui inventer de nouveaux tourments. Il y a dans cette Conquête un mélange d'absurde et de logique, de fantaisie pure et de satire sociale qui en font une réussite et qui donneraient un excellent film, comme une comédie à la fois populaire et intello.

Bernard Quiriny
Évène