Claude Pichois et Jean Ziegler dans leur monumentale biographie de l'auteur des Fleurs du mal , intitulée Charles Baudelaire (Fayard) ont livré actes notariés, inventaires, bulletins scolaires, liste de dettes et ont raconté sa vie en détail. Isabelle Viéville Degeorges, s'appuyant essentiellement sur des textes autobiographiques, propose plutôt un récit fait notamment d'une succession de portraits psychologiques brossés avec sensibilité. Elle montre aussi un écrivain condamné, lorsqu'il était plongé dans ses pensées, à n'être qu'un "clandestin de sa vie". Sa mise sous tutelle à 23 ans, ses dettes perpétuelles, ses relations conflictuelles avec sa mère qu'il adore et avec Jeanne Duval, sa maîtresse, ses difficultés à publier et à être reconnu : la réalité a fait de lui un "albatros" prisonnier des autres, sans cesse obligé de négocier avec le réel, "partagé entre l'extase et l'horreur de la vie".

Le livre d'Isabelle Viéville Degeorges complète aussi les biographies précédentes en s'arrêtant sur des étapes de la vie du poète souvent traitées rapidement et qui lui semblent au contraire importantes. Elle revient ainsi sur sa relation avec son père mort en 1827, l'année de ses 6 ans mais dont il garda toujours le portrait, sa vie de garçonnet avec sa mère et le général Aupick qu'il appelait papa, puis de collégien et surtout son voyage dans l'Océan indien.

Pour l'éloigner de sa vie dispendieuse à Paris, Aupick le fait embarquer dans un paquebot pour l'Inde. Baudelaire fera demi-tour lors d'une escale à l'Ile de la Réunion. Ces quelques mois, sont, aux yeux de sa biographe, un moment essentiel, un "creuset de transformations", qui nourrira l'inspiration du poète alors ?gé de 20 ans. Là-bas, il écrit notamment "A une dame créole", premier poème des futures Fleurs du Mal, publiées en 1857.

Avec cet ouvrage, écrit avec fluidité, Isabelle Viéville Degeorges, nous livre donc un Baudelaire fraternel, qui de façon plus exacerbée, nous rappelle la difficulté que nous avons tous à prendre possession de nous-mêmes, à concilier nos aspirations élevées et la réalité.

La page à corner : Isabelle Viéville Degeorges consacre plusieurs pages aux années de pension de Baudelaire, à Lyon, adolescent solitaire, incapable de s'adapter au moule scolaire. "Ces lettres d'enfant témoignent déjà d'une belle maturité dans l'autoanalyse. Celle-ci ne se démentira jamais. Deux éléments ici apparaissent pour la première fois : le besoin affectif fort, naturel à son ?ge, et l'ennui, deux dispositions qui ne feront que s'accentuer au cours de sa vie". p. 46

Ariane Charton, le 11 janvier 2012