Qu'est-ce que le monde et qu'est-ce qu'une conquête ? «Il était parti à la conquête du monde sans aucune idée de ce que cette conquête devait recouvrir, sans y insuffler un contenu, juste avec le mot "conquête", tyrannique et absolu, devant lui.» Et, alors que Ludovic g?che tout avec une insistance comique et en croyant toujours se conduire avec la plus grande habileté, il demeure perpétuellement dans l'idée que la vie reste «devant lui», qu'il n'a qu'à choisir, de sorte qu'il multiplie les choix, c'est-à-dire les abandons du choix précédent, éloignant du même coup tout espoir de conquête. Un rhinocéros en arrive à lui paraître la bonne personne pour remettre de l'ordre dans sa vie familiale tandis que le badminton, par son indéniable «potentiel», est à coup s?ur, mais seulement un temps, le moyen d'écraser tout le monde de sa réussite professionnelle. Rapidement, la seule communauté qu'il aspire à créer est celle réunissant les êtres qui ont sombré pour «partager cette expérience si singulière : la déception». De ce point de vue, sa jalousie et son aigreur spontanées ne devraient pas le séparer des autres puisque, en souhaitant avec une telle bonne conscience les échecs de tous ceux qui l'entourent, il essaie seulement à sa manière de faire vivre l'amitié et l'amour. Mais, bien s?ur, ses prévisions d'échecs sont elles-mêmes des échecs et les autres paraissent jouir de vies magnifiques avec un systématisme désespérant et burlesque.
Le roman est fondé sur l'incompréhension. Ce que saisit le héros de ce qui lui arrive est très différent de ce que le lecteur en perçoit, et l'humour du livre provient en partie de ce décalage. Avec émotion ou avec ironie, il y a toujours un aspect satirique dans le texte. Les relations du héros divorcé avec son fils lui valent un épuisement insensé «après un effort de conversation surhumain avec un enfant de 11 ans, certes malin, même mieux que malin, génial par certains côtés, doué d'une capacité d'analyse surprenante (car évidemment il comprend tout mieux que son père, ndlr), mais, comment dire ? enfantin également, maîtrisant mal, par exemple, l'art du récit linéaire. (â?¦) Pourquoi devaient-ils se voir si fréquemment ? Vraiment, il ne comprenait pas, il aurait suffi d'attendre deux ou trois ans pour qu'ils aient enfin des choses à se dire».
Et pourtant Ludovic parle trop, et pas seulement avec son fils. C'est comme si les mots étaient partie prenante de sa déchéance, qu'il ne menait des conversations que pour se déconsidérer, faire apparaître au grand jour ses plus ignobles sentiments (quand ils n'y suffiront plus, un acte prendra le relais). Et, de fait, il finira par aspirer au silence, mais un silence total, qui s'applique à l'ensemble de sa vie, «récit linéaire» recouvrant même l'immobilité, dans l'attente du moment où «il n'aurait plus aucune raison de bouger».

(Photo : Thierry Rateau.)