Guyotat parle de langue, par les textes, par la distance entre les textes et nous, l'époque et nous. En somme, il parle de la littérature française. Il la parle. Leçons, et non cours. Il donne au vieux mot la plénitude de son sens: lecture, indication de la façon dont il faut lire, et enseignement. Le volume publié aujourd'hui inclut vingt-trois de ces moments, soit la presque totalité du cursus d' Histoire de la langue française par les textes qu'il a dispensé à l'Institut d'études européennes, créé par l'architecte Patrick Bouchain au sein de l'université Paris-VIII, devant des étudiants en grande partie étrangers. En réponse, ils étaient invités à choisir eux-même des textes, à les présenter, à les lire et à les commenter, ce pour quoi ils étaient évalués. On sait ce qu'a été la parole dans l'oeuvre de Guyotat, et la captation de la séance consacrée à Nerval, qui sera bientôt disponible, pourra seule restituer ce qu'ont pu être ces heures comme l'université en accorde peu.

Un autoportrait de l'auteur en lecteur

Tel qu'il se présente aujourd'hui, l'ouvrage ne s'en lit pas moins avec passion. D'abord par la façon dont l'auteur constitue et fait vivre son corps de textes dans lequel respire la littérature telle qu'il la voit. Littérature française, si l'on veut, dans un institut européen qui commence avec Flavius Josèphe, ce juif passé dans le camp romain qui témoigne, du côté de son nouveau maître Titus, de la destruction du temple de Jérusalem. Littérature qui se nourrit de ses racines latines, hébraïque, arabes, occitanes, grand corps écrit où voisinent poésie, histoire, récits de voyage, science, éloquence religieuse et philosophie. L'inventaire en dit long, on y compte très peu de romans, quatre sur des dizaines de textes: le Conte du Graal, le Roman de Renart, Atala, de Chateaubriand, et, moins innatendue, la Chartreuse de Parme. On y ajoutera quelques récits chinois, c'est tout. Le genre narratif est représenté par l'histoire, les mémoires, avec Chateaubriand, et surtout, deux chapitres au centre même de l'ouvrage, Saint-Simon. Rien non plus du XXe siècle. Comme si l'un des plus importants écrivains de notre modernité avait évité le terrain le plus proche de lui. Pudeur, volonté de recul? Plus probablement on peut y voir la volonté, plus que de faire oeuvre de critique, de transmettre la littérature qu'il l'a constitué dès son jeune ?ge. Et cette approche très extérieure, très refroidie de la littérature devient un autoportrait de l'auteur en lecteur, défendu avec chaleur, passé avec une savante simplicité. Jamais le mot transmission n'aura mieux convenu que pour ce magnifique cadeau.

Alain Nicolas