Né à Montpellier en 1978, titulaire d'un DEA de droit, marié, vivant dans le Tarn, Julien Campredon n'est plus un jeune écrivain. Une nouvelle au titre énigmatique, Boris le Babylonien contre l'aligot littéraire, publié à l'Atelier du Gué en 2006. Trois recueils (Br?lons tous ces punks pour l'amour des elfes, L'Assassinat de la dame de pique et L'Attaque des dauphins tueurs) et déjà une réédition. Ce qui l'a déterminé à écrire : L'idée que je ne voulais pas vieillir avec des regrets. Ce qui surprend: sa frustration rageuse d'appartenir à une génération désenchantée. Un monde fini oscillant entre chômage et sida.
Enfant, il s'interroge sur son environnement: mélange de technologies et d'archaïsme. Lycéen, les Clash qu'il admire font figure de has been. Il ne perçoit que de très loin le bouillonnement culturel de la Ville rose: Zelda, Les Fabulous Trobadors. Étudiant, il arbore sur son blouson un star sans avenir. Aujourd'hui, il y a un monde où on nous dit, vous allez vivre comme ça, point barre. Éa ne sera jamais nous les Indignés. On est une génération complètement molle.
Les années de galère à ne pas pouvoir monnayer son diplôme, l'inspirent. Sa nouvelle Avant Cuba relate un entretien entre le matricule 274-B à la recherche d'emploi et l'agent qui pense à ses futures vacances. 274-B s'endort, rêve de rébellion et de frénésie érotique. Il était une époque et une société dans lesquelles, ne sachant plus que faire de la jeunesse, on avait remplacé la vacuité du service militaire par des heures, voire des vies perdues dans les agences nationales pour l'emploi.
Des petits boulots, il évoque sa place de veilleur de nuit au Musée des Carmélites, petits bourgeois au milieu de collègues plus précaires que lui. Dans Br?lons tous ces punks pour l'amour des elfes, des punks attaquent le musée, de nuit, au cocktail Molotov. Les meilleurs ripostent à la grenade, à la kalachnikov. Qui sont ces elfes? Les artistes, ils étaient encore plus blonds que des cadres culturels, ils étaient grands, ils étaient aryens et face à eux, pour le coup, nous n'étions rien, de la poussière, du pas beau qui pue la mort, la sueur et le cassoulet.
Il n'en peut plus d'entendre seriner qu'Il faut quitter notre côté latin, redécouvre ses racines, réapprend l'occitan. Décomplexé, il en ponctue ses textes, se réinvente un Sud profond: un triangle allant de Sète à Toulouse et de Toulouse au Perthus. Centre névralgique, Carcassonne et les Corbières. Il se joue aussi de la couleur locale dans La Branleuse espagnole, odyssée spermatique partant de l'île singulière. C'est l'idée que je me fais de Sète. Un Sétois ne s'y reconnaîtrait pas. Pourtant la nouvelle vibre, bolègue comme un tableau de Combas ou une oeuvre des Di Rosa.
Des trois recueils publiés, L'Assassinat de la dame de pique occupe une place à part. Il y construit et déconstruit. J'ai voulu une écriture classique afin de pouvoir me concentrer sur la complexité des textes. Influences: Borges? É la fois un maître technique et intellectuel; une sorte d'eshibitionniste dont on ne peut qu'admirer la constitution, mais à qui on a parfois envie de claquer le nez entre ses propres pages. Il se ravise, argue qu'enfant il lisait des romans d'aventures: Huckleberry Finn, des histoires de cow-boys, de pirates. Des références, j'en ai trop et pas assez pour répondre. Concernant le littérature d'Amérique latine, j'y trouve un modèle de principe, le terreau littéraire y est incroyablement riche, avec plusieurs strates de réalités, de religions, de langues, d'histoires... Cet univers fait côtoyer la modernité avec des indiens, des territoires vierges, des bandits, des fantômes, des aventuriers: c'est fascinant. Or, nous aussi, nous avons des territoires imprégnés d'aventures, de magie, de croyances. Nous avons l'univers sous nos pieds, mais pour y avoir accès, il faut dépasser une certaine inculture consensuelle.
Son futur: écrire un roman de chevalerie. Histoire d'exceller dans l'art du contre-pied? Ma grand-mère a toujours dit que j'avais mauvais esprit. Je crois que c'est le rôle de l'écrivain de vivre et de dire les choses différemment.

Dominique Aussenac