Mais l'auteur y fait bel et bien, avec le narrateur, d'une génération l'autre, cause commune. Et de cette histoire - ou de cette légende? - il se souvient des décennies plus tard, comme de quelques autres histoires associées dans sa mémoire d'enfant, et c'est l'entame du récit, au brouhaha des faits et fables qui dans l'après-gueere accompagna les réunions de famille convoquées chaque année, le jour des morts, chez la Tante Steiner.
Ciel bleu et froid de novembre, qu'au cimetière troue le rêve d'un enfant volant au-dessus de cette comédie dont sont ici croqués avec impitoyable affection l'immuable convention comme les petits plaisirs ou ridicules, et la simple humanité; et plantureux go?ter ensuite - tartes et g?teaux et cervelas et presskopf présentés en majesté, généreusement arrosés - , chez la tante. Images donc de familles, pas si cruelles, pas si belles non plus, dit-il; et thé?tre ici formidablement vivant et gourmand d'une mémoire dont L'ordre des choses excite à tout instant, c'est son sujet, le vrai comme le faux.
Quand trente ans plus tard, aux réunions de famille, ressortaient encore les vieilles histoires mille fois ressassées, elles avaient en ces même assemblées - ou alors aux banquets annuels des malgré-nous ou d'anciens combattant, de leurs veuves parfois, désormais - commencé d'être méthodiquement suspectées d'irréalité ou d'invraisemblance: l'histoire de l'aviateur anglais tombé du ciel, caché par on ne sait qui dans une cave de l'immeuble et qu'une balle perdue faucha bêtement le jour même de la libération de la commune; celle d'un fils Steiner, Nicolas, qui fut enrôlé ni dans l'un ni dans l'autre camp et qui après-guerre laissa sans ressource femme et enfants pour aller refaire sa vie Dieu sait où, ce qui sur le tapis des discussions familiales amena interminables et parfois perfides commentaires; l'histoire donc, aussi, de la désertion du narrateur lui-même.
Une génération plus loin, dans cet ordre des choses, une fille de Nicolas Steiner s'invente de toutes pièces une vie familiale rêvée, qu'inlassablement et avec fantaisie inépuisable elle décrit aux pensionnaires du foyer de jeunes filles parisien où l'étudiante est hébergée. Ultime avatar d'une chronique familiale saisie en ces décennies d'après-guerre par tout ce que l'époque, entre histoire et tragédie, lui imposa, dans les choix des individus, de relation ambiguë à la vérité, et d'irrépressible désir cependant d'absolue liberté - une grandeur simple, est-il ici précisé: tout cela est restitué dans une langue portée magnifiquement par les flux et reflux de cette mémoire, et qui à tous ces fiévreux mouvements de l'?me offre saisissante réalité, d'histoire et d'humanité.
Un passé mal passé, comme l'on sait, qui ici ou là insiste encore, et auquel ce récit - c'est en réalité son vrai projet - rend un sensible et solidaire hommage: J'avais en moi la certitude que ce en quoi mes parents avaient cru, et avant eux leurs propres parents, et qui avait fait leur éducation, ou leur quotidien, était simplement battu en brèche, et foulé aux pieds, songe l'auteur, tel qu'en lui-même retrouvé, à l'éclairante dernière page du récit. Un certain sens des relations sociales, la symbolique de la nature, le plaisir de la langue, l'idée d'un avenir, les signes de la religion, tout cela et d'autres choses encore, qu'on aurait pu prendre le temps de détailler avec soin comme formant un socle de vie qui aurait pu leur sembler indestructible si d'aventure on les avait questionnés sur sa pérennité, n'avaient simplement plus cours, car démonétisés, au profit d'autres valeurs naissantes, qui ne leur avaient pas été enseignées, et qui très certainement prendraient leur part dans ce monde, mais sans eux, et sans nous. On dit maintenant que nous sommes d'une autre époque.
Dieu sait ce que la nôtre, aujourd'hui, vous réserve.

Antoine Wicker