Il y a un drame historique et il y a un secret. Dans combien de familles trouve-t-on cette équation, un classique, qui enferme les êtres dans le mensonge, le silence, la maladie parfois ? Vincent Wackenheim, d'origine strasbourgeoise, en fait le miel de L'ordre des choses, son huitième livre. Son narrateur cherche à renouer les fils d'une histoire familiale aussi bruyante que désincarnée. Il a été un malgré-nous durant la guerre. Vers la fin, il a bénéficié d'une permissionâ?¦ et il n'est jamais retourné au front. Il s'est réfugié dans les montagnes vosgiennes, mais pas seul, en compagnie d'un ennemi, un sous-officier allemand qui avait réquisitionné une chambre chez ses parents, et qui visiblement sentait la défaite arriver.

Ces deux-là vont vivre une expérience singulière, six mois dans les bois, et s'en sortir. Hélas, cet héroïsme-là ne sera jamais reconnu ni par les camarades anciens combattants de notre malgré- nous ( «S'ils n'ont pas prononcé le mot de déserteur devant moi, c'était bien ce qu'ils pensaient. »), ni par sa famille. Avec eux, c'est mépris et compagnie, on lui préfère d'autres fables qui ont plus ou moins partie liée avec la réalité. Surtout celle de ce Nicolas Steiner, évanoui dans la nature du jour au lendemain, laissant femmes et enfants totalement démunis, aussi bien moralement que financièrement.

On croit déceler dans ce nom des Steiner, qui recouvre tout le roman de Vincent Wackenheim, un clin d'?il appuyé à Marguerite Duras. Aurélia Steiner, figure récurrente des romans de Duras, titre de l'un de ses films. Dans ce film, elle essayait de s'approcher au plus près d'une personne, de sa disparition à sa résurrection (espérée ?), au fil d'expériences intimes. C'est aussi le projet, tant stylistique que narratif, de L'ordre des choses : de la fluidité et du mystère. Envo?tant.

Caroline Fabre-Rousseau pose les mêmes jalons que Vincent Wackenheim : plus les non-dits vous étouffent, et plus la famille verse dans l'hystérie. Dans le Montpellier d'aujourd'hui, Paul quitte son épouse et ses deux garçons pourâ?¦ un homme. Sa mère ne le supporte pas. Elle tient à le « guérir ». Elle se sent coupable, elle cherche le moment où elle a « fauté ». Il y aurait bien une piste, quand son père à elle ' le grand-père de Paul, donc ' est revenu d'Allemagne après la guerre, brisé par son enrôlement dans les malgré-nous, mais également rongé parâ?¦ mais chut ! Le secret n'a guère transpiré de génération en génération. Un peu en 1965, quand la famille habitait encore à Colmar. Et depuis, rien. Il est temps pour Paul de s'envoler pour Berlin. D'apprendre la vérité. D'en ramener de la sérénité.

Malgré des naïvetés et des lourdeurs (un auteur de premier roman, comme c'est le cas ici, mérite d'être mieux accompagné sur son texte par son éditeur), il faut reconnaître à Caroline Fabre-Rousseau l'audace d'avoir voulu atteler l'Histoire à des questions de société contemporaines. Ses personnages sont attachants, leur quête de vérité touchante. C'est courageux, et parfois bien vu.

LIRE « L'ordre des choses », Vincent Wackenheim, éd. Léo Scheer, 122 p., 18 â?¬. « C'était malgré nous », Caroline Fabre-Rousseau, éd. Prisma, 288 p., 15,95 â?¬.

le 10/02/2012 à 05:00 par Jacques Lindecker