Dans ce chapitre est exprimé le refus d'un système global de la philosophie. Le refus de sa visée totalisante, absolue, la compréhension de la totalité telle qu'elle pouvait être exprimée chez Hegel. Contre Hegel, l'auteur se sert de la critique de Schopenhauer et de son Art d'avoir toujours raison (qui postulait qu'il fallait remettre au centre de la philosophie la question de la controverse et mettre entre parenthèses celle de l'essence de la vérité) pour b?tir son projet de recueil d'essais, car en effet : quel autre penseur que Schopenhauer quand il adresse ces critiques à Hegel peut nous permettre de mieux penser notre monde post-moderne, caractérisé par une somme de discours, d'approches des phénomènes, un jeu constant entre la fiction et la réalité qui font que la Vérité reste cachée au fond de son puits?

Le début de Peeping Tom a donc pour objet de ruiner la prétention de la philosophie comme seule détentrice de la Vérité (et même de ruiner toute capacité du discours à saisir et exprimer la Vérité), en bref, comme Alessandro Mercuri l'écrit : 'La philosophie ne serait-elle qu'un genre littéraire qui s'ignore, et le philosophe un écrivain ?â? Le philosophe n'est peut-être qu'un écrivain, cela revient en somme à dire que peut-être, l'écrivain est un philosophe, tout du moins c'est ce qu'Alessandro Mercuri nous laisse penser dans son recueil où la vivacité de l'écriture lui permet d'analyser à toute vitesse et sans faire chuter l'intérêt du lecteur, différentes manifestations de son idée de l'imposture.

C'est donc une longue traversée que cet essai, jalonnée par une série de remises en cause, de ruine : après celle des liens entre philosophie et vérité, celle des prétentions anthropocentrique de l'homme à ne considérer qu'il n'y a qu'une espèce pensante et parlante (la sienne), dans un très beau chapitre consacré à un gigantesque barrage de castors. Un autre chapitre intéressant et stimulant est celui consacré aux toons et aux Happy Tree Friends (humoristiquement caractérisé comme une 'dialectique du kawaï et du goreâ?), chapitre dans lequel l'auteur met en avant combien nos représentations parfaites, parfaitement léchées et sans aspérités (la kawaïsation générale du monde, en gros), nos représentations rose-bonbon sécrètent leur envers, le gore, le viscéral, l'enfoui.

L'écriture d'Alessandro Mercuri a pour vocation de montrer ces envers. D'exprimer à la fois l'un et l'autre et de montrer comment fonctionne ce grand jeu de l'illusion qu'est notre rapport aux images, de montrer comment c'est à partir de ces images, de ces fragments, que nous devons penser, de montrer que c'est à nous, en somme, de réfléchir ces images, et qu'elles ne sont pas la perversion de la Vérité, une tromperie, mais bel et bien son dernier éclat.

(La Déposition de Croix de Rosso Fiorentino dont Mercuri analyse un détail maléfique)

Ce rapport aux images explique l'utilisation abondante de photographies dans le livre : photomontages, illustrations, tableaux analysés, comme ce magnifique tableau de Piero della Francesca et cette Déposition de croix de Rosso Fiorentino qui sont l'occasion pour l'auteur de très beaux passages sur le rapport de la peinture à la représentation et à la vérité. Que ces tableaux soient des tableaux chrétiens pourrait apparaître comme un paradoxe, vu comment le texte de Mercuri présente, de biais, le rêve d'un état pré-chrétien de la pensée où celle-ci ne serait pas théologique : le rêve d'un état pluriel de la pensée, un état de chaos des formes opposé à l'ordre téléologique (où tout s'insère dans une progression qui tend vers un but), en bref, un état du monde mythique, où le discours est une image et où l'image est un sens sans le recours de la philosophie.

La plus grande réussite de ce texte est d'avoir fait de ce rêve, de ce reste d'un monde ancien une modalité de l'analyse de nos temps présents, et force est de constater que les collisions d'image d'Alessandro Mercuri sonnent juste, visent juste, et nous donnent, comme des résumés de mythes modernes, à méditer et à penser.