Bon, je pousse un peu le trait en abondant vers le comique hégélien, mais c'est bien ainsi que m'apparaissent les pages très écrites de Mehdi, ramassées dans Opéra Mundi autour d'une dépense dont le luxe nous rappelle à Bataille. On y voit affleurer le mal et le rire. Quoi alors de l'opéra et de son monde émondé ? Des leçons éthiques que dispense le tragique, on comprend soudainement que l'Opéra nous détourne ostensiblement vers la dissolution comique poussée à son comble par les personnages délurés de Don Juan, de Lulu, Wozzeck et tous les Tyrans incestueux qui se succèdent sur la scène hybride de l'architecture baroque. Cette renaissance, cette répétition du comique, c'est de l'Italie qu'il fallait l'attendre, mieux et plus fortement que ne pouvait le montrer le go?t tragique du Grec et de l'Allemand. Dissolution, le mot apparaît souvent, et peut-être encore anarchie, un démembrement comique qui s'instille dans le tragique apparent, et d'abord par l'allure invraisemblable des décors, le ton surjoué des gestes, des voixâ?¦ Et dans cette Italie qui bourgeonne vers toutes les scènes européennes « pourquoi l'opéra, né au sein d'une culture tout de même encore dominée par le christianisme, et plus particulièrement le catholicisme, ne traite-t-il presque jamais de sujets évangéliques, ou de saints ? Pourquoi l'opéra est-il, et lui seul à ce point, si on y regarde de près, l'art chrétien qui échappe au christianisme ? » C'est la question essentielle, étrange, mise en mouvement par cet essai vigoureux qui nous donne envie de réécouter tout autrement l'opéra, rejoué par l'accès aux DVD qui accompagnent les commentaires de Mehdi dont je salue ici la langue fourchue pour nous donner des «caricatures de prêtres calvinistes» poussant la dissolution de la scène vers l'obscène.

C'est sans conteste au travers l'humour de MBK une seconde vie de l'opéra filmé qui renaît de sa poussière. On y découvre la scène du réalisme tragique qui se double d'un air de fausset. Au point de percevoir toutes les grandeurs spéculatives secouées par la décrépitude comique des cris entre les mots, des épées placées sous le rythme pendulaires de testicules ventriloques. Alors oui, cher Mehdi, il faut la représentation, l'existence n'ayant de sens que quand elle est répétée, secouée comme limonade en tous sens par des airs fautifs qui nous disent bien ce qu'il en est de la puissance du faux, qui font voir dans l'air comment l'illusion transcendantale berce des dieux qu'on voudrait réellement voir signer de leur sang leur calvaire. En rire donc plutôt que d'en pleurer. Mais là, il faut bien que les sirènes perdent leur air sévère et le mystère de leur sexe sous les écailles de leur damage mathématique. A l'opéra, appert un fait qui est le fait de la raison déchue : « Je suis Dieu, prononcé par Madame Edwarda la prostituée, comme chacun sait ».

Jean-Clet Martin, le 22 avril 2012.