C'est pourquoi ceux qui se plaignent de la brièveté de la vie critiquent en vérité tout le temps mort qui sépare leurs plaisirs l'un de l'autre. Comme si, pour atteindre ces moments où la vie palpite, où l'on ne sent pas le temps passer, où l'on est si accordé avec lui qu'on ne peut pas le distinguer de soi-même, il fallait emprunter des transports publics bondés pendant tant d'heures, de jours, de mois, voire d'années que l'on serait bienheureux de pouvoir les éliminer. Et plus les moments où nous jouissons sont brefs, plus nous cherchons à rallonger la durée de notre vie, à multiplier les temps morts et à trouver ainsi que nous mourons trop vite. C'est pourquoi, aux yeux de Rousseau, au lieu de «calomnier la nature» en se plaignant que la vie est trop brève, il faudrait soit assumer le fait qu'elle trop longue à notre go?t, soit apprendre à jouir de tout le temps qui nous est accordé.

Mais comment faire ? Voici les conseils de Rousseau : «S'il est un seul d'entre vous qui sache mettre assez de tempérance à ses désirs pour ne jamais souhaiter que le temps s'écoule, celui-là ne l'estimera pas trop court ; vivre et jouir seront pour lui la même chose ; et d?t-il mourir jeune, il ne mourra que rassasié de jours.» Et il ajoute : «Je n'ai point élevé mon Emile pour désirer et pour attendre mais pour jouir.» Non pas que désirer et attendre soient des dispositions qui raccourcissent nécessairement la vie.

Mais quand Emile «porte ses désirs au-delà du présent, ce n'est point avec une ardeur assez impétueuse pour être importuné de la lenteur du temps. Il ne jouira pas seulement du plaisir de désirer, mais de celui d'aller à l'objet qu'il désire ; et ses passions sont tellement modérées qu'il est toujours plus où il est qu'où il sera».

Mais pour tous ceux qui, contrairement à Emile, n'ont pas la chance d'avoir Rousseau pour précepteur, il reste toujours la première possibilité : assumer le fait que la vie est trop longue, si longue que les mortels ont pu concevoir l'idée inconcevable d'éternité pour décrire un tel calvaire. Ainsi, dirons-nous que les prisons ne sont pas faites pour enlever du temps aux détenus mais, au contraire, pour le rallonger à l'infini. Et, au lieu de penser qu'untel a perdu tant d'années enfermé, on se réjouira de l'avoir puni en lui infligeant le sentiment d'une vie interminable.

En apprenant que quelqu'un est mort jeune, nous nous scandaliserons de la chance qu'il a eue de ne pas avoir attendu, comme s'il était l'un de ces privilégiés qui n'ont pas à faire d'interminables queues pour renouveler leur passeport ou leur carte grise. Et nous comprendrons alors la cruauté de notre acharnement à refuser le droit de mourir à certains malades qui le demandent pour les mêmes raisons.

Et lorsque nous lirons les statistiques époustouflantes sur l'augmentation de l'espérance de vie gr?ce à la prévention, à l'intelligence de la médecine, aux campagnes contre l'alcool, la cigarette et les excès de vitesse, nous les considérerons comme une punition. Car nous saurons que durer et encore durer, être et ne jamais cesser d'être, est l'enfer auquel nous condamnent les sociétés incapables de nous apprendre à transformer le temps en bonheur.

Marcela Iacub