Dans cette descente aux enfers, l'auteur trouve des alliés, des intercesseurs philosophes, écrivains, peintres, scientifiques, musiciens, mathématiciens : Deleuze, Munch, Hölderlin, Hegel, Borges, Nietzsche, Mahler, Riemann, Lacoue-Labarthe, Mandelbrot, Kierkegaard, etc. Cette liste hétéroclite, transgressive pour la doxa rationaliste, paraît encore plus étrange si on est sensible à la manière dont Jean-Clet Martin se rapporte à ses intercesseurs, le poète ou le peintre pouvant, de manière égale et sur le même plan que le philosophe ou le scientifique, penser et permettre de penser le monde. Comme le faisait Deleuze, l'auteur déhiérarchise la pensée et la culture, produisant un plan sur lequel des disciplines et des auteurs habituellement éloignés se rencontrent, s'agencent, s'entrechoquent. Jean-Clet Martin peut ainsi introduire dans son rapport à ces penseurs le même style fait de raccourcis, de chocs, d'accélérations : Kleist pousse Kant vers des directions inédites et Lovecraft, « depuis sa vie de taupe », se révèle plus proche de la philosophie que nombre de philosophes ; au lieu de se tourner vers Husserl, c'est Munch et Mahler qui permettent de penser le monde, l'immanence et les variations qui le constituent ; le Hegel de la Phénoménologie de l'esprit se voit paradoxalement créditer de la libération du mouvement dans la pensée et dans le monde, d'une critique radicale de la notion d'identité ou d'une proximité avec Nietzsche ; etc. Cette logique permet à Jean-Clet Martin de développer de belles analyses, toujours singulières, des auteurs, créateurs et scientifiques avec lesquels il travaille.

Elle lui permet également de construire l'idée d'un monde défini comme plurivers, à savoir hétérogène, multiple, chaotique, « tirant toutes les formes possibles qui surgissent pour disparaître aussitôt, sans consistance ni référence ». On peut lire dans Enfer de la philosophie une généalogie de l'idée de plurivers reliant les auteurs et créateurs analysés. Tel Mahler, chez qui « les voix sont désormais incapables de se fondre â?¦ dans l'harmonie d'un monde ». Ou Nietzsche qui, de manière plus radicale que Kant et Schopenhauer, affirme la singularité absolue de chaque existence et donc l'impossibilité d'une idée universellement valable du monde, c'est-à-dire de la vérité. Le plurivers est un monde multiple, hétérogène, un ensemble de mondes variables, mobiles, paradoxaux, « sans consistance ni référence », sans identité ni nécessité, sans transcendance, ni Dieu, ni valeurs préétablies. Il est pourtant notre monde, le seul que nous ayons, le seul dans lequel nous avons à vivre et à agir : « Nous n'avons qu'ici-bas ». Construire des représentations homogènes du monde référées à des valeurs éternelles, à un sens, à une transcendance universelle et fixe, celle de la vérité ou de Dieu ou de ce que l'on voudra, nous fait rater notre monde, nous prive des possibilités de le penser, d'y vivre.

L'urgence, l'importance de penser le plurivers entraînent une certaine colère face à ce qui bloque cette pensée. Colère contre « le parler franc de la franchouillardise politique », dont la bêtise ne cesse de rendre aveugle au monde, d'inventer des évidences données comme des vérités éternelles ennemies de la vie et de l'action. Colère contre les clichés de la pensée commune, de la pensée universitaire ou des médias qui réduisent le nouveau aux « figures convenues » de l'actuel, de l'actualité, du déjà connu, du majoritaire et fondent un consensus producteur d'une unité, d'une homogénéité illusoires, hostiles au divergent, à l'inactuel, à l'intempestif ' au monde tel qu'il est et à toute nouveauté dans la pensée. Colère contre certains courants actuels de la philosophie qui reproduisent l'image d'un monde obéissant à des catégories fixes, transcendantes. Est critiqué en particulier Alain Badiou, dans la mesure où, voulant refonder le platonisme, il reprend les préjugés séculaires de la philosophie, s'efforçant de voir un ciel d'Idées transcendantes et éternelles là où n'existe que notre enfer chaotique, tourbillonnaire, dispersé : « rendu aveugle par sa fondation d'un platonisme pour notre temps, sans voir ce que Platon n'a lui-même jamais vu â?¦, Badiou ne perçoit pas grand-chose ». La bêtise, la pensée universitaire ou médiatique, la philosophie de Badiou se rejoignent pour nous détourner du monde, nous enfermer dans des interprétations illusoires qui laissent nos yeux sans vie face au nouveau, à l'événement, à l'irréductiblement hétérogène, nous empêchant d'élaborer des réflexions philosophiques, éthiques et politiques pour notre temps.

Si le monde est un plurivers, que devient la pensée ? Elle ne peut qu'affronter le chaos, s'enfoncer dans un voyage à travers cette nuit qu'est notre monde et qu'elle est elle-même. Les livres de philosophie deviennent des « aventures d'idées » où il n'est plus question de fuir ce monde, comme Marx le reprochait déjà à la philosophie idéaliste, mais de le parcourir afin de créer des possibilités provisoires pour l'habiter. La pensée serait une corne de brume permettant d'avancer avec prudence, de point en point, à l'intérieur d'un ordre précaire, éphémère, toujours mobile : « L'esprit n'est, dès lors, non pas une pure extériorité qui surplombe la matière mais une manière de contracter un équilibre dans tous les roulis de la nature, d'y stabiliser là des plans, là des fictions ». La pensée devient une cartographie du chaos qui, ne pouvant l'annuler, nous permet cependant de nous orienter sans pouvoir atteindre un rivage enfin stable et définitif : une Odyssée sans fin, un voyage éternel à l'intérieur du Nautilus, mobilis in mobile. Cartographier le monde, y tracer des lignes évanouissantes, des cercles sans contour, en suivre les points et les plans qui, tel l'espace de Riemann, fonctionnent selon leurs lois propres et toujours locales, donc variables et discontinues, c'est ce que la pensée peut faire et ce qu'elle doit s'efforcer de faire pour « sauver » ce monde et y rendre possible la création toujours recommencée de nos vies.

Jean-Philippe Cazier le 8 juillet 2012