Paris, automne 1965. É la terrasse d'un café du boulevard Saint-Michel, Alexandre presse son petit frère de lui décrire la fille qui fait chavirer son coeur, celle qu'il présente déjà comme "l'amour de sa vie". Elle s'appelle Maria, elle est étudiante, comme eux, et représente pour Yann un "mélange explosif de gr?ce, de conformisme, de curiosité et d'innocence au potentiel érotique absolu". Sauf que Maria succombe aux charmes d'Alexandre, qui l'épouse pour de mauvaises raisons. Les années passent, Maria tente sans succès de mettre un terme aux nombreuses infidélités de son mari, avant de le quitter et de devenir la maîtresse de Yann.

L'homme qui aimait ma femme retrace le destin croisé de deux frères que tout oppose, et dont une femme se révèle être le seul point commun. Simonetta Greggio explore ici les affres amoureuses de personnages pris dans le tourbillon de la passion, conduits à la trahison et à la destruction. L'amour est-il la quête de "l'?me soeur" de Yann ? La possibilité, comme chez Alexandre, de découvrir "quelque chose qu'il n'a pas encore go?té" ? Ou "un ogre qui réclame ponctuellement sa ration de chair - et de solitude -", ainsi que le pense Maria ? Trois conceptions opposées qui amènent Yann, Maria et Alexandre à se poursuivre sans jamais se trouver. Un drame moderne, au final imprévu.

Découvrez un extrait de "L'homme qui aimait ma femme", de Simonetta Greggio :

"Je vois Maria. Je l'imagine telle qu'Alexandre me l'a décrite, penchée sur une guitare qu'elle a peinte de grandes fleurs jaunes et orange, et à cause de ça peut-être, ou peut-être à cause de la manière dont elle traite son instrument, le portant sur l'épaule et le jetant sur le premier canapé venu, la caisse sonne un peu faux. Elle plaque des accords sur un air de Dylan, toujours les mêmes chansons dont elle fredonne les paroles la bouche presque fermée, incisives écartées sur un diastème, dents du bonheur et de la chance. De la contempler ainsi, hantée par sa petite musique intérieure, front plissé et lèvres frémissantes, je me sens proche de cette fille dont la nuque plus claire que les bras et les épaules, à moitié découverte sous ses grosses tresses défaites, me semble exposée, aussi fragile que celle d'un enfant. Maria est jeune, si jeune que je me dis que si elle mourait maintenant on pourrait constater que sa fontanelle au centre du cr?ne est à peine ossifiée. Comme les bébés, on pourrait la tuer d'une pression à cet endroit. Maria a un an de plus que Yann, un de moins qu'Alexandre, c'est la s?ur qui leur a manqué à tous les deux. Si elle avait été leur s?ur ' une fille qui braille quand ils chahutent, une crevette à lorgner lorsqu'elle sort du bain, se transformant sous leurs yeux ', ils se seraient souvenus de ses pleurs lorsqu'elle avait essayé d'arracher une dent de lait qui ne voulait pas tomber. D'autres choses encore, de bagarres à coups d'oreiller, de bains de mer, de terreurs nocturnes, de chagrins d'enfance, de culbutes sur des sommiers défoncés. De moments de confiance absolue, aussi. Seulement, Maria n'est pas leur s?ur, c'est la fille dont Yann est amoureux et qui suscite le désir honteux d'Alexandre.

Yann l'accompagne en cours, s'assied à ses côtés sur les chaises malcommodes du Luxembourg, lui raconte ses journées. Ils passent des heures à la librairie de la rue Painlevé, vont au cinéma. Maria a été enthousiasmée par L'Évangile selon saint Matthieu de Pasolini. Yann s'y est ennuyé à périr. En revanche, il s'est rendu tout seul voir Viva Maria !, de Louis Malle. Ce film, histoire d'une révolution de pacotille, est sans doute l'un des plus mauvais qu'il connaisse, mais il y est retourné deux fois. Dans le visage, le corps de Brigitte Bardot et de Jeanne Moreau, il retrouve ce dont il est tombé amoureux dans le visage, le corps de Maria. Dans leurs poses, leurs artifices, il perçoit ce qui fait le charme affecté de Maria, une veine mélancolique et une sensualité effrontée qui le touchent au plus profond, il ne sait pas pourquoi.

Maria a encore rêvé d'eux la nuit dernière. Ils portaient des chemises blanches à même la peau. Amidonnées, bien repassées. Celle d'Alexandre ouverte sur sa poitrine aux poils drus et noirs, les manches retroussées sur les avant-bras. Fermée au cou, presque transparente sur son torse imberbe, celle de Yann, les poignets défaits et un peu trop longs sur ses mains aux doigts nerveux. Elle ne voyait pas leurs visages mais les reconnaissait. Ils étaient très jeunes, ils se taisaient, et elle chantonnait entre eux, penchée sur sa vieille guitare aux fleurs jaunes et orange. Elle a été perdue comment, cette guitare ? L'avait-elle chargée avec le reste des bagages, cette nuit-là ?

Dans son rêve, Maria a le corps de ses vingt ans, son élasticité, le velouté, muscles frémissants sous la peau. Qu'a-t-elle compris de plus, depuis ? Pas grand-chose, lui semble-t-il. Rien de plus sur l'amour et le sexe. Quant au plaisir, cela a été une fulguration soudaine, connue très tard. Un foudroiement dont elle se doutait sans l'avoir pourtant jamais ressenti. Depuis, plus rien n'a été pareil. Quelque chose en elle est mort. Quelque chose est né. Si c'était arrivé plus tôt, peut-être que cette histoire ne se serait pas déroulée de la même manière. Elle se dit pour la énième fois que ce n'est pas sa faute. Qu'elle n'a jamais désiré, jamais voulu que ça se passe ainsi. En quoi peut-elle se sentir coupable ? Qu'est-ce qu'elle aurait pu, qu'est-ce qu'elle aurait d? faire d'autre ? Qui a écrit cette histoire, à quel moment a-t-elle acquiescé, pourquoi ne s'est-elle pas révoltée ? Comment commence l'amour, et pourquoi finit-il ? Peut-il recommencer ? Sous quelle forme ? Maria n'en sait rien. Plus le temps passe, moins elle comprend quelque chose à tout ça.

Alexandre et Yann. Il est rare que dans ses rêves, Maria soit exclue du tableau, qu'elle rêve d'eux sans elle, mais les images dont elle est évincée la font souffrir comme si elle n'existait pas. Elle est jalouse de leur tendresse mutuelle autant que du fait qu'ils ont vécu toute une partie de leur jeunesse sans qu'elle soit présente.

Elle se souvient d'une scène de sa première enfance. Un après-midi d'été sa s?ur Élisabeth jouait avec des amies de son ?ge dans le jardin. Assise toute seule et les suivant du regard pendant qu'elles baignaient une peluche, la coiffaient, lui offraient des pétales de rose dans de minuscules tasses à thé, Maria s'était mise à pleurer. Elle avait sangloté si fort et si longtemps que lorsque sa mère était sortie de la maison pour voir ce qui se passait, elle avait obligé sa s?ur à lui prêter la peluche. Les petites filles, dégo?tées, étaient parties s'amuser ailleurs, et Élisabeth, « Bébé », les avait suivies. Maria était restée seule avec l'ourson, dont elle ne voulait pas. Ce qu'elle désirait, c'était être admise dans leur cercle, faire partie de leur tribu. Étre au centre de l'attention. Étre aimée.

La mélancolie, la jalousie, le sentiment de manque, Maria en est coutumière. L'amour pour elle est un ogre qui réclame ponctuellement sa ration de chair ' et de solitude."