FAMILLE JE VOUS HAI...ME.

Par Jérôme Béglé pour Le Point.fr

Chaque jour Le Point.fr sélectionne un extrait d'un livre de la rentrée littéraire 2012.

Découvrez les premières pages de "Laisser les cendres s'envoler" de Nathalie Rheims :

J'ai perdu ma mère. Elle a disparu il y a plus de dix ans. Ma mère est morte, je le sais. Mais, lorsque j'y pense, je ne ressens aucun chagrin, pas la moindre émotion. Tout reste plat comme une mer gelée, pas un seul petit frémissement à la surface de l'eau. Quand je pense à elle, il ne se passe rien.

Je l'avais perdue bien avant qu'elle ne meure et, dès qu'elle traverse mes pensées, mes souvenirs deviennent des ombres chinoises même si, parfois, un instant apparaît dans le vide, un éclat du passé semblable à du verre, fragile et transparent.

Je devrais m'en vouloir, me sentir coupable, éviter de poser ces questions sans réponse et qui resteront à jamais lettre morte. Mais, en même temps, ce qui m'attire, ce qui me pousse vers l'avant, au risque de me faire trébucher, c'est ce néant surgissant dès que je pense à elle.

Le rien de cette relation est devenu chez moi aussi profond que l'absence de désir d'enfant. Impossible de m'imaginer donnant la vie. É sa façon, ma mère s'est enfuie avec la mienne, me laissant sans réponse face au froid qui s'installe à sa seule pensée.

Une cantate de Bach, la 51e, chantée par Suzanne Danco. C'est par là que je peux commencer, tenter d'attraper quelques bribes de ce que nous avons vécu elle et moi. En l'écoutant me revient l'image de ce gramophone posé sur une table, puis la sonorité nostalgique de ce disque de vinyle égrainant son léger grésillement, derrière lequel étincelait la voix si pure de la cantatrice.

J'avais neuf ans. É ce moment-là j'aimais encore ma mère. Quand ai-je perdu sa trace ? Par quelle tourmente le brouillard est-il venu tout recouvrir ?

Dans ma famille tout le monde s'est toujours tu, comme si parler était indécent, comme si les mots étaient des injures. La bienséance, la bonne éducation s'accompagnaient forcément d'un épais silence. Parler oui, mais pour ne rien dire. Bavarder plutôt, de tout et de rien. É la question « Comment vas-tu ? », ne jamais s'écarter de la seule réponse possible : « Très bien. » Dire que j'allais mal, que des doutes pouvaient me torturer, c'était inconcevable.

Je suis née dans une famille singulière, avec tant de ramifications, de secrets. Comme dans la plupart des familles sans doute, mais je ne peux écrire que sur la mienne. Née d'un père aussi incertain qu'invisible et d'une mère morte pour moi avant qu'elle ne le f?t vraiment, souvent je me disais que l'on m'avait déposée sur des marches et qu'ils m'avaient recueillie.

Dès que j'eus un vague état de conscience, tout, autour de moi, me parut étrange, les lieux où je grandissais, les gens que je voyais, les propos que j'entendais le soir en m'endormant. Tout m'était étranger. Je rêvais alors que quelqu'un me retrouvait pour m'emmener dans un endroit où je me reconnaissais, une chambre avec du papier à fleurs et des poupées de fête foraine vêtues de robes de satin jaune et mauve.

Mon enfance fut solitaire, si solitaire que je le suis restée. Je me sentais minuscule. Tout ce que je voyais m'apparaissait démesuré, gigantesque.

Je me souviens d'un étang gelé, d'un domaine si étendu qu'il m'aurait fallu une vie entière pour en faire le tour, d'un ch?teau si vaste qu'il me semblait impossible de le traverser, d'une salle à manger constellée de miroirs où se reflétaient des fées et des sorcières, d'une chambre aux murs en tissu où volaient des oiseaux. Je me souviens de moi, assise devant d'immenses fenêtres, attendant en vain que ma mère vienne me dire bonsoir, me lire une histoire, me raconter que tout cela n'était qu'un conte pour s'amuser à se faire peur.

Me retrouver dans le dédale des souvenirs, savoir exactement à quel moment de ma vie j'ai perdu sa trace. Comprendre ce qui s'est cassé. Je voudrais faire resurgir le passé, le vrai comme le faux, le réel et l'imaginaire, sans faire le tri. Savoir enfin pourquoi le silence est une fatalité, une astreinte. Me laisser aller vers ce qui me pousse à ouvrir la boîte aux secrets, ceux qui ne se disent pas. Quelle éducation ai-je reçue pour croire que parler c'est le diable et que se taire c'est Dieu ?

Aussi loin que je remonte dans mon enfance, j'ai toujours eu une conscience nette et absolue des êtres qui m'entouraient. Je les devinais. Je savais que je n'avais pas été élevée comme les autres enfants. Lorsqu'à l'?ge de cinq ans ma mère me mit à l'école communale, cette certitude se fortifia et je compris tout de suite que pour moi les choses étaient différentes, qu'elles l'avaient été depuis l'origine, qu'elles le resteraient pour toujours.

Je me liai d'amitié avec la fille de la gardienne de l'école. J'échappais à la cantine pour la rejoindre dans sa loge et go?ter les merveilleux plats préparés par sa mère. Je sens encore aujourd'hui l'odeur des g?teaux aux pommes servis sur une table en chêne sculpté. Il y avait des napperons de dentelles, des cartes postales du Portugal. Un buffet rempli de verres de couleurs. Sa chambre tapissée de roses, son lit et son étagère en formica, sa collection de poupées folkloriques de tous les pays trônant dans des boîtes transparentes en plastique, tout me semblait si beau, si chatoyant, y compris la télé en noir et blanc perpétuellement allumée. Tout me faisait envie. Je me sentais à l'abri.

On aurait dit une roulotte. Je me rêvais trapéziste, artiste de cirque en regardant, chez eux, « La piste aux étoiles ». Chez moi, pas de télé, pas de poupées du monde, mais une entrée immense tapissée de rouge sombre, un couloir sans fin donnant sur ma chambre, une chambre ronde comme une tour, comme un donjon. Ma mère venait parfois m'embrasser le soir en robe longue avant de sortir. « Bonne nuit », me disait-elle. Je me rêvais fille de forains, galopant sur les routes, poinçonnant les tickets de la grande roue.

J'avais pourtant conscience, déjà, de l'absurdité de ce que je ressentais. Qui aurait pu ne pas avoir envie d'appartenir à la famille prestigieuse qui était supposée être la mienne ? Qui aurait pu ne pas adorer tous ces gens charmants, élégants, si bien élevés, si gentils aussi ?

Tout le monde aimait ma mère, lui trouvait une gr?ce hors du commun. Elle semblait pouvoir tout comprendre, tout accepter, tout pardonner. Bienveillante et toujours impeccable, ses cheveux relevés en un chignon bas. J'étais sa fille chérie, mais pourquoi écrire « j'étais » ?

Dans mon esprit cela m'assignait à être parfaite, à ce que rien ne se voie, jamais, ni mes peines, ni mes désirs. Ma mère devait être fière de moi et je lui devais d'être la fille idéale, moi, le fruit de ses entrailles. Rien que d'y penser, cela me donne la nausée. Derrière cette façade, ce statut que je subissais docilement, je craignais que ma mère ne f?t en réalité une sorte d'ogre et qu'elle n'e?t entrepris de me dévorer.

Dès les premiers jours de ma vie, je rejetai son lait. Je vomissais déjà tout ce qui venait d'elle. On me donna alors du lait en poudre, déshydraté, aseptisé. Peut-être avais-je compris, malgré l'amour que j'avais pour elle, que je devais rester sur mes gardes, pressentant qu'elle était toxique, détraquée, dangereuse pour moi.

Depuis son premier livre L'un pour l'autre en 1999, Nathalie Rheims redonne vie aux disparus. Qu'ils soient proches d'elles (son père Maurice Rheims, son compagnon Claude Berri), qu'ils appartiennent aux siècles passés (Le cercle de Megiddo ou L'ombre des autres), c'est en eux qu'elle trouve la force et l'inspiration d'écrire. Dans Laisser les cendres s'envoler, elle prend les accents d'une fille qui évoque l'ombre tutélaire de sa mère, omniprésente malgré son absence. La famille qu'elle décrit semble avoir construit sa solidité et sa réputation sur le culte de la discrétion. "Never explain never complain" pourrait être son unique devise. Sous des dehors enviables dorment de vieux démons, et de grandes hypocrisies. On ne condamne jamais le comportement de l'un des siens, même s'il heurte la morale ou blesse un autre membre de la famille. Pourvu que tout cela ne se sache pas, l'honneur est sauf... L'enfant grandit sous cette chape de plomb. Devenue adulte, elle voit sa mère s'éloigner dans un de ses voyages que l'on sait sans retour. Elle tente de tirer les sonnettes d'alarme, mais aucun pompier ne vient à son secours. Ce jeu de l'oie entre les ombres de l'?me et les ors du décor de cette dynastie finira mal...

Le grand défi de l'automne consistera à démêler le vrai du faux, à comprendre ce qui tient des souvenirs et ce qui est à mettre au crédit de la fiction. L'ouvrage est si finement tissé que le lecteur n'en a cure. La sorcière et sa méchanceté bonasse, l'artiste peintre et ses oeuvrettes ruineuses, l'oncle élégant qui comprend tout, mais ne répond de rien, la mère faible et amoureuse, la fille obstinée qui veut jouer les Don Quichotte... On se familiarise avec des personnages attachants. Ils sont les héros d'un roman sans temps mort, sensible, mais qui évite l'écueil de la sensiblerie.

Jérôme Béglé, le 16 juillet 2012

Par JÉRÉME BÉGLÉ