Depuis peu, Aurélien Bellanger est aussi devenu écrivain, mais en sachant garder la même ligne. Pour lui, Houellebecq reste "un écrivain romantique". Rien de tel dans son premier roman, La théorie de l'information, où les choses sont des personnages et, plus spectaculaire, les personnages sont des choses. Ici, plus de différence entre la subjectivité et les objets de la vie quotidienne, de sorte que ce roman va transformer la banale réalité matérielle et technique dans laquelle nous vivons en véritable épopée. Aurélien Bellanger a 32 ans, l'histoire qu'il nous raconte est celle de ces trois décennies, telles que nous les avons vécues, sans nous en rendre compte, passant de la préhistoire du Minitel rose à l'avènement de l'Internet et au triomphe de notre civilisation 2.0.

Cette aventure permet de suivre des personnages réels, comme ces ingénieurs des télécoms qui deviennent les héros de notre temps. On y trouve aussi des figures tellement chosifiées qu'elles finissent par dépasser leurs modèles réels. Ainsi, le personnage principal est une sorte de Xavier Niel revu et corrigé par la tradition balzacienne. Il faut imaginer un Rastignac n'ayant même plus besoin d'éprouver la moindre ambition pour devenir maître du monde. Un Rastignac propulsé par "la force des choses". Aurélien Bellanger a compris tout cela et il pense, comme Tristan Garcia, que "nous vivons dans un monde de choses, où une bouture d'acacia, un gène, une image de synthèse, une main qu'on veut greffer, un morceau de musique, un nom déposé ou un service sexuel sont des choses comparables". C'est ce monde-là que nous fait découvrir notre nouveau Houellebecq, plus du tout romantique (on éprouve en lisant ce roman la même sensation que procurait, il y a 14 ans, Les particules élémentaires), un romancier qui, lui aussi, "a tout compris".

Par Léo Scheer le 4 ao?t 2012

Gallimard, 496 pages, 22,50 euros. Parution : 22 ao?t. Retrouvez notre dossier spécial "Les livres de la rentrée".

Découvrez un extrait de "La théorie de l'information"

"Si les dérives du Minitel rose restaient, dans l'immense majorité des cas, sans gravité, elles devaient de toute façon lui être pardonnées, au regard du chiffre d'affaires global qu'il générait. Le rose contribuait largement à rentabiliser le Minitel, dont le déploiement avait nécessité des investissements très lourds. Conçu par des ingénieurs dans des laboratoires d'État, le Minitel était devenu, au même titre que les TGV orange de la ligne Paris-Lyon, un emblème national ' et il avait finalement permis à de nombreux ingénieurs, par tradition timides et trop souvent célibataires, de se vendre sur le marché du sexe.

Le publicitaire Jacques Séguéla imagina, pour la campagne présidentielle de 1988, le slogan « Génération Mitterrand ». Il apparut, sur un premier essai d'affiche, au-dessus d'un Minitel beige et marron. L'affiche ne fut cependant pas retenue, car le Minitel comme le TGV, bien que tous deux inaugurés par François Mitterrand, avaient été initiés sous la présidence de Giscard d'Estaing.

Mitterrand fut finalement réélu en mai 1988. Son ministre des Télécommunications, Paul Quilès, prit implicitement la défense des messageries roses en pleine Assemblée : « On n'a jamais rasé le bois de Boulogne, bien qu'il s'y passe parfois des choses bizarres. »

Le Minitel rose rencontrait cependant de nouvelles difficultés. L'ère de la séduction innocente était terminée.

En 1987, Cécile Alvergnat avait décidé d'offrir à son réseau une vitrine respectable en ouvrant, à Montparnasse, un restaurant appelé Les Jardins du Minitel. Le décor, privilégiant les stucs et les grandes compositions végétales, donnait au restaurant l'aspect d'une ruine pompéienne ou aztèque. Des Minitel, en accès gratuit et illimité, étaient encastrés dans chacune de ses tables. Entre l'agence matrimoniale et la maison close virtuelle, le restaurant branché et la fantaisie architecturale postmoderne, Les Jardins du Minitel faisaient un lieu de premier rendez-vous idéal. Ce fut, pourtant, un demi-échec.

De plus en plus, les amateurs de rose se méfiaient des contacts physiques. Quand, à la suite d'échanges particulièrement réussis, les minitélistes se donnaient rendez-vous dans la vie réelle ' on disait faire une visu ', ils choisissaient des lieux anonymes et publics, comme des gares ou des centres commerciaux, pour pouvoir facilement repartir en cas de déception trop grande, ou de plan trop bizarre. Les grandes brasseries des centres-villes faisaient, à la rigueur, des lieux de rendez-vous acceptables. Il y eut alors beaucoup de mensonges dévoilés, sur l'?ge, la taille ou la raison sociale, beaucoup de kilomètres parcourus en vain, beaucoup de gênes et de silences, avant la solitude retrouvée du train de banlieue, de l'autoroute déserte ou du foyer conjugal. Il y eut pourtant, quoique en quantité moindre, d'éclatantes réussites faites de fous rires, d'?mes s?urs et de baises incroyables.

La mutation inexorable des messageries conviviales en messageries pornographiques fut en fait mal vécue par beaucoup de femmes. Louis Roncin exprima le fait simplement : « Si on tolère 'grosse biteâ? sur ULLA, les femmes fuient. » Par effet d'entraînement, sauf sur le marché de niche des serveurs homosexuels, cette désaffection risquait d'entraîner celle des hommes. Deux stratégies se présentaient à Roncin. Il choisit la stratégie haut de gamme, qui visait à intervenir en amont : il salaria des modérateurs et installa des logiciels qui censuraient certains mots interdits ' ce qui laissa les habitants de Puteaux désemparés. L'autre stratégie consistait à salarier directement des hôtesses, quitte à recentrer le Minitel sur un public exclusivement masculin ' qui était, d'après la plupart des études, le vrai c?ur de cible du Minitel rose. Il s'agissait, autrement dit, de transformer un instrument de drague en technique de jouissance.

Les serveurs ne précisaient jamais quand une conversation était assurée par une hôtesse professionnelle : c'était plus excitant ainsi. Les hôtesses excellaient à différer les demandes de rendez-vous. On leur apprenait même à parer le test du téléphone : quand leur interlocuteur proposait un appel téléphonique direct, elles répondaient que leur mari dormait dans la pièce d'à côté. Mais l'industrie du rose protégeait un secret bien plus lourd : ces hôtesses étaient souvent des hommes.

On tenta par ailleurs d'implanter des hôtesses logicielles. Des programmes fournissant questions et réponses pouvaient tromper les humains pendant quelques secondes, en réutilisant, dans des structures syntaxiques simples et interrogatives, les mots que leurs interlocuteurs venaient d'employer :

« Comment allez-vous ?

' Je suis seul.

' Pourquoi êtes-vous seul ?

' Ma femme est sortie.

' Pourquoi êtes-vous sortie ?

' Non, pas moi, ma femme.

' Je suis excitée.»