-Est-il exact, Fraulein Riefenstahl, que vous étiez à la Brasserie du Centre en compagnie de mon- sieur Albert Speer, hier dans l'après-midi ?

-C'est exact. Nous avons bu une bière ensemble. Leni sentait la colère monter : encore du temps perdu ! Elle avait des directives à donner avant le défilé, un problème de logistique à régler, et cinq caméras à faire positionner convenablement (la cinéaste, avant chaque tournage, passait en revue toutes ses caméras afin de vérifier tous les angles de vue). Néanmoins, Rudolph Hess n'avait pas l'air commode. Son visage était inexpressif, la voix monotone. Il valait mieux rester calme.

-Et de quoi avez-vous parlé ?

-De cinéma. Et du congrès.

-Avez-vous été amenée à évoquer la personnalité de notre Führer ?

-Oui, évidemment.

-Et qu'avez-vous dit sur notre Führer ?

- Le Führer n'était pas notre sujet de conversation. Je racontais tout simplement à monsieur Speer comment j'ai été amenée à faire ce film sur le congrès.

-C'est-à-dire ?

-C'est là que j'ai évoqué notre Führer. En expliquant à monsieur Speer que c'était notre Führer, ainsi que monsieur le ministre Goebbels, qui m'avaient demandé de faire ce film.

-Quels ont été les mots exacts prononcés par vous, s'il vous plaît, Fraulein Riefenstahl ?

-Je ne sais plus exactement... É peu près ce que je viens de vous dire.

Un court silence se fit. Rudolph Hess semblait chercher des yeux quelque chose parmi les documents qui couvraient son bureau. Puis il releva la tête et fixa la réalisatrice, le regard dur.

-Vous ne vous souvenez toujours pas ?

-Pas avec exactitude. Je vous l'ai déjà dit. J'ai expliqué les choses tout à fait simplement à monsieur Speer, quelque chose comme : « Notre Führer et monsieur Goebbels m'ont demandé de faire ce film. »

-Soit... Justement. Lorsque notre Führer vous a demandé de réaliser ce documentaire, comment avez-vous réagi ?

-Oh, j'ai été très honorée, monsieur Hess. Très honorée. Ce film, je ne le vois pas comme un simple film. Il est ma mission. Je veux laisser un document pour l'Histoire. -Et n'avez-vous pas éprouvé quelque orgueil de vous être vu confier cette mission par notre Führer ?

-De l'orgueil, non... Je suis honorée, avec tous les sentiments que cela implique. Et enthousiaste.

-Fraulein Riefenstahl, pensez-vous être mieux que notre Führer ?

-Pardon ?

-Vous n'avez pas compris ma question ?

-Si. En revanche, je ne comprends pas pourquoi vous me la posez.

Le ton de Leni manifestait une exaspération de plus en plus marquée. Rudolph Hess n'en revenait pas. La jeune femme lui tenait tête. Il ne serait pas facile de la faire céder. Elle n'était pas de ces filles qui craignent les grosses voix viriles. Elle semblait même capable de rendre des coups.

-Il serait plus simple de me dire toute la vérité. Je pourrais passer l'éponge plus facilement. Leni, contenant sa colère, prit le même ton condescendant que son interlocuteur.

-Monsieur Hess, il n'y a pas d'autre vérité que celle que je vous ai expliquée. Vous n'aurez à passer l'éponge sur rien puisque je n'ai rien sali.

-Rien sali ?

-Écoutez, monsieur Hess, si au moins vous consentiez à me dire ce que l'on me reproche, peut-être serais-je plus apte à vous éclairer.

-Un témoin affirme vous avoir vu discuter et boire une bière avec monsieur Speer hier après-midi.

-Oui, je vous l'ai dit, c'est tout à fait exact.

-Le même témoin affirme vous avoir entendue dire, je cite : « Je n'ai qu'à siffler notre Führer pour que celui-ci accoure. » Vous auriez d? reconnaître les faits vous-même... J'aurais pu être indulgent, Fraulein Riefenstahl. Mais votre arrogance et votre mépris vous ont rendue aveugle devant la main que je vous tendais.

Leni se leva en criant :

-Ce ne sont que des conneries ! Vous êtes tous jaloux ! Lächerlich !

Hess se leva à son tour alors qu'elle saisissait son sac.

-Qu'est-ce que vous faites ? Je ne vous ai pas autorisée à partir !

-Ah ! mais je n'ai pas besoin d'autorisation. J'ai un film à tourner, monsieur Hess. Et je ne pense pas que notre Führer, ni monsieur le ministre d'ailleurs, seraient très contents si par votre faute je ne pouvais le faire. Il serait dommage qu'ils apprennent pourquoi j'ai été retenue...

-Vous me menacez ?

La voix de la cinéaste se radoucit.

-Entre nous, vous savez pertinemment que ce témoignage est faux.

-Je vous interdis de remettre en cause la parole de l'un de nos plus brillants agents de la SA !

-Interrogez donc monsieur Speer, et vous vous apercevrez de l'absurdité de tels propos. É moins, peut-être, que la parole de monsieur Speer soit moins fiable que celle d'un simple SA ?

-Nous verrons cela. Veuillez quitter mon bureau. Allez donc réaliser votre film !

-Ce n'est pas mon film, monsieur Hess, c'est le film de notre Führer.

Leni le salua froidement, avant de lui lancer son plus religieux Heil Hitler ! pour démentir autant que possible les propos honteux et calomnieux qu'il lui rapportait. Puis elle quitta la pièce sans se retourner.

Rudolph Hess avait envie de rire. Ils avaient tous, au sein du Parti, sous-estimé l'intelligence et la force de la réalisatrice. Il s'en voulait presque de l'avoir malmenée. « Il faudra se méfier d'elle », pensait-il. Mais il n'y avait rien à craindre d'elle sur le plan politique. Elle ne voulait que servir son pays, il en était certain.

Dans le couloir d'abord, dans les escaliers ensuite, et enfin dans la rue, Leni pleurait. Elle n'avait jamais eu autant peur de sa vie. Comment pouvait- elle s'être fait autant d'ennemis alors qu'elle n'avait qu'un but : tourner de beaux films ?

Il n'y avait sans doute pas à s'inquiéter outre mesure. Albert Speer, son nouvel ami, ne manquerait pas de la soutenir et de démontrer la monstruosité ridicule de cette calomnie. Cependant, la disgr?ce la terrifiait. Et si le Führer la prenait pour une hystérique ? Il n'y avait pas d'autre choix que de faire ce film au mieux. Ce film n'était plus un simple film. C'était son devoir d'allégeance.