Il suffit de regarder cette couverture de Chronic'art pour sentir qu'il se passe quelque chose dans le royaume de la culture et des media. Et que dire des "media culturels" dont les publicités fleurissent sur les kiosques et semblent, cette année avoir pris un sacré coup de vieux. Une nouvelle génération s'impose dans la littérature, la philosophie, les arts et l'ensemble des industries culturelles. Cette couverture marque le tournant de la décennie 2010-2020 qui pourrait devenir la quatrième partie du livre d'Aurélien Bellanger : La Théorie de l'Information. Une mutation qui cherche encore son nom. Peut-être "les ROMANCIERS DU RÉEL" en littérature ou "LES NOUVEAUX RÉALISTES" en philosophie ? La génération "Y" a "pris le pouvoir", elle n'a sans doute même pas eu à le faire, il est tombé entre ses mains par la "force des choses". Nous allons essayer de cerner ici le phénomène et de comprendre pourquoi Aurélien Bellanger en est la figure emblématique dans cette rentrée littéraire.

à suivre.

Léo Scheer

(...) lorsque j'ai publié, il y a deux ans, le premier livre d'Aurélien Bellanger : Houellebecq, écrivain romantique, voici comment nous présentions ici cet essai :

''Beaucoup de choses ont été dites sur Michel Houellebecq, sur son ?uvre un peu moins, sinon qu'on y trouvait le parfait catalogue du cynisme contemporain ou l'encyclopédie des ratages de la modernité. C'est une double méprise : Houellebecq est un écrivain sincère et ambitieux. Il ne cherche jamais à sauver ce qui ne peut plus l'être. Néanmoins, si le monde n'est pas toujours drôle, il est améliorable. Nous disposons, dans la science, des moyens de le réenchanter. L'homme n'est pas condamné au tragique. Désespérance et utopie, l'une comme l'autre argumentées avec soin : la douleur est un indice ; le monde doit être réparé. Les racines du mal sont trop profondes pour être entièrement arrachées, mais nous saurons en extraire des fleurs. Houellebecq est un écrivain romantique. De Pascal à Lovecraft, Houellebecq a étudié la littérature de la chute, mais c'est, de Novalis à Baudelaire, celle de la rédemption par la technique qu'il a choisi de continuer. Aurélien Bellanger a trente ans. Il vit à Paris. Houellebecq écrivain romantique est son premier livre.''

La publication de ce livre m'avait été recommandée par Houellebecq lui-même qui m'avait dit, lors d'un dîner chez des amis, que c'était le premier livre consacré à ses écrits dans lequel il se retrouvait pleinement et par Raphaël Sorin qui avait tout de suite perçu le talent de ce jeune auteur. Aurélien Bellanger avait 30 ans (il est né à Laval en 1980), il était philosophe (Une thèse (sur la métaphysique des individus possibles) sous la direction de Frédéric Nef, l'auteur du très "jouissif" Qu'est-ce que la métaphysique chez Folio Essais, et libraire, métier, selon moi, aussi important pour la suite que sa formation philosophique.

Ces trois décennies formant le périmètre de l'existence de l'auteur de ce premier roman qu'est La Théorie de l'information : 1980 - 2010, sont aussi le cadre de la vie de ses personnages, ces "individus possibles" dont certains deviendront les nouveaux maîtres du monde, un peu malgré eux, poussés par la "force des choses", et la scène du thé?tre où va se dérouler l'épopée de notre temps en trois actes : le Minitel, l'Internet, la société 2.0. Mais c'est aussi un livre de libraire, qui a non seulement bien intégré l'oeuvre de Houellebecq, mais aussi l'environnement Wikipedia, océan dans lequel baigne la nouvelle écriture.

Lorsque j'évoque, à propos du roman d'Aurélien Bellanger et de la couverture de Chronic'art, l'émergence d'une nouvelle génération, que les sociologues et les spécialistes du marketing avaient identifiée comme Y (prononcer Why?) et qui devient, avec son avènement culturel, artistique, littéraire, philosophique, une génération du "Why not ?" qui est en train de triompher comme si elle avait déjà digéré depuis longtemps la déprime et la crise sans fin de la génération précédente.

J'ai tout de suite pensé, en découvrant La Théorie de l'information au cheminement d'un Tristan Garcia, dont je venais de lire le "Traité des choses", remarquable essai philosophique dont le titre : FORME ET OBJET et la quatrième de couverture disent bien l'objectif :

"Ce Traité invite à prendre le large pour une tout autre aventure. Il suggère d'explorer d'abord notre monde comme s'il était vraiment plat, en lui ôtant toute intensité, tout relief, toute valeur. Dans un second temps seulement, avec en poche la boussole de cette solitude ontologique radicale, à l'aide de concepts forgés dans cette pauvreté ontologique radicale, cet ouvrage invite à retrouver la possibilité d'un univers, c'est-à-dire d'un ensemble de choses non plus seules, mais les unes dans les autres. Le désert théorique se transformera alors en encyclopédie luxuriante de nos objets contemporains, traversés d'ordres et de valeurs cosmologiques, biologiques, anthropologiques, artistiques, économiques ou sexuels."

Ce plaisir, cette sensation de navigation paisible et rapide que l'on éprouve en navigant sur Wikipedia et sur le Net, se retrouve intacte dans l'épopée de Bellanger chez qui la "platitude" finit par devenir poétique.

Mais pour parler de nouvelle génération, il faut un peu plus que deux auteurs. J'évoquerai ainsi quelques auteurs publiés aux ELS avec Fresh Théorie, avec la collection Variations, et le livre américain consacrés aux nouveaux philosophes français par Alexander Galloway : Les nouveaux réalistes

Avant d'en venir là, quelque mots de ce que j'ai ressenti en lisant le livre, de mon expérience personnelle. Nous avons été quelques uns à vivre ces 30 années décrites par Aurélien Bellanger (1980-2010) avec une dizaine d'année d'avance (1970-2000) Personnellement, c'est en 2000 que j'arrête ce métier de "praticien de la théorie de l'information" pour créer ma maison d'édition. Le véritable point de départ se déroule aux USA avant la naissance de l'auteur. Nous étions tous imprégnés par ces théories américaines de l'information, qui sont évoquées dans le livre par fragments et nous attendions tous le "big-Bang" du secteur, pour que la fête commence. Il arriva en 1974 sous la forme d'un décret de la FCC cassant le monopole de AT&T, clef-de-vo?te de l'organisation mondiale du secteur des télécommunication et verrou des industries informatiques, sorte de Ligne Maginot dressée contre la vague qui allait immanquablement déferler. Cela ne tarda pas et nous avons assisté au triomphe du lobby informatique américain qui a débouché sur l'avènement de l'Internet et à la réussite des anti-héros du roman de Bellanger, faisant fortune, par la force des choses, dans la plus grande platitude. Bonne idée d'avoir repéré des figures incroyables comme Gérard Théry, dernier rempart du mur des télécoms nationaux contre la prolifération anarchique des électron libres. J'ai travaillé avec lui dans les années 70 pour essayer de mesurer l'impaction du Deregulation Act et dans les années 90 pour la mission gouvernementale des Autoroutes de l'Information. Passionnant ! Et comme Bellanger a bien réussi a restituer l'extravagance de ces périodes de transition, cette création ubuesque du Minitel par Théry, ces petits "zozos" qui venaient à la DGT toucher leurs chèques mirobolants, ces armées d'ingénieurs convaincus d'avaoir trouvé avec le Minitel rose le dernier rempart contre l'impérialisme technologique et financier américain et puis, finalement, Al Gore, qui fait sa thèse sur le Minitel de Théry et devient le Vice Président de Clinton en charge de lancer l'attaque, la conquète de la nouvelle frontière, (la NII) cette nouvelle politique des infrastructure de communication qui, en trois décennies, va transformer la planète avec l'Internet. Mais il faudrait une second livre des coulisses pour tous ceux qui aurait du mal à comprendre les dessous du livre de Bellanger qui, lui, avec Wikipedia, comme le lui a montré son maître en littérature, et en suivant le slogan de son héro, a, lui, tout compris.

É suivre, pour les nouveaux réalistes en philosophie.