Car Nathalie Rheims, toujours présentée comme la fille de Maurice Rheims, célèbre historien d'art et commissaire-priseur, a également une mère, souvent vouée à l'ombre, une mère pour qui elle a nourri des sentiments exacerbés au sein d'une relation ambigue et avortée par le départ de celle-ci qui a quitté le foyer conjugal, sous le coup d'une passion amoureuse qui donnait un sens à sa vie.

Et pour ce qui a été vécu comme un abandon traumatisant ("Notre amour avait pris fin au moment de son départ"), il n'est pas s?ur, même après la lecture de cet écrit, que résilience soit faite.

Par ailleurs, cette mère s'avère également être un maillon d'une chaîne dynastique, fondée au 18ème siècle par le fils d'un usurier juif qui devint le banquier des rois, qui appartient au cercle très fermé de l'oligarchie financière.

De cette famille, Nathalie Rheims fustige l'emprise délétère érigée en système qui n'a d'autre finalité que de s'auto-entretenir pour maintenir et consolider sa fortune et formate ses membres à ce but en leur apprenant dès la plus tendre enfance ce qu'elle nomme "la chanson du silence" pour briser toute émotion ("Il y avait tant de cadavres dans les placards de ma famille que murer insidieusement les enfants, les arracher psychologiquement dès la naissance, était le seul moyen pour que rien ne sorte jamais") et précise-t-elle pour "préserver le décor dans lequel nous faisons semblant de vivre".

Toutefois, sur ces deux aspects, la narration, au demeurant, parfois non linéaire avec ses digressions sur l'art contemporain ("des créations dépourvues de sens pour le public"), la disparition du mécénat ("devenir le mécène d'un artiste qui accèdera à la postérité est un moyen de triompher de la mort" car l'obsession des puissants est de vaincre le temps) du fait de la titrisation de l'art, la judaïté ("je me sentais juive comme on respire") et la mystique ("le désir de Dieu"), est placée sous le signe de l'ambivalence névrotique des sentiments.

Sur la relation maternelle, qui ressortit à la quête proustienne ("retrouver les sentiments enfuis") avec le baiser du soir quand sa mère se penchait sur elle "au son de ses pampilles d'émeraudes s'entrechoquant", il ne s'agit ni d'un hommage éploré à une mère adorée ni d'une rédemption post-mortem.

Alors que l'absence du père, une absence qu'elle considère comme naturelle, ne nuit pas à l'existence symbolique de la figure paternelle et ne la fait pas souffrir ("il me suffisait de le faire exister dans mon imagination"), elle ressent douloureusement la présence physique en pointillé d'une mère mondaine peu prodigue de manifestations affectives puis son abandon comme "un fardeau et une addiction" et ne trouve pas d'issue même en faisant l'expérience de l'anorexie volontaire ("j'avais endormi ma peine en me réduisant dans l'espace") ou s'engageant dans une liaison reproduisant celle de dépendance affective de sa mère.

De même en ce qui concerne l'itinéraire raté d'une pauvre petite fille riche, avec la prison familiale, son "autre mal", pour se libérer de ce joug ("me débarrasser de cette angoisse sourde propre à ceux qui sont enfermés dans les faux-semblants") et se construire une identité, tout en reconnaissant son héritage ("appartenir à une famille juive").

Douleur mentale, vide sentimental, absence de désir d'enfant, le bilan est sévère pour l'enfant qu'elle fut et qui avait placé par-dessus tout l'amour de cette mère dont elle voulait être la fille parfaite et idéale : "Je ne devais plus rien à ma mère puisqu'elle ne m'avait rien laissé, à part des regrets".

Une décennie après la mort de sa mère, avec une plume qui dissèque et scarifie, Nathalie Rheims explore avec une émotion très présente une blessure profonde qui a largement impacté sa vie de femme et n'est sans doute pas complètement cicatrisée.

MM, le 26 ao?t 2012