Rififilles dans les grandes familles (Commentaires sur la RdL).

Ndlr : Lecture de Un héros de Félicité Herzog et de Laisser les cendres s'envoler de Nathalie Rheims.

On connaît deux manières d'exorciser le spectre de la famille lorsqu'il pèse sur la conscience : la bonne et la mauvaise.

Deux livres témoignent de la nécessité de se débarrasser un jour de ce fardeau en le jetant sur le papier. Bien que l'un des deux s'avance sous le masque du roman, les deux sont des récits autobiographiques signés par des femmes, implacables dans leur concision, dense à exploser à force de condensation des sentiments, également rehaussés par une langue et une écriture d'une belle tenue. Commençons par celle qui fait des mauvaises manières à sa famille, c'est peu de le dire. Dans Un héros, Félicité Herzog, dont c'est le premier livre, entreprend de tuer le père. Elle n'est pas la première. Sauf qu'elle le fait à coups de piolet. Il est vrai que ce quasi centenaire (mais oui, toujours vivant) n'est autre que Maurice Herzog, illustre vainqueur de l'Annapurna, le seul ministre du général de Gaulle amputé des doigts pour cause de grand gel en altitude. On le découvre dans ces pages hémiplégique de la sensibilité, dopé à mort pour réussir son exploit, aventurier prêt à tout pour ne rien sacrifier à l'égoïste édification de sa légende, passionné par le film Elephant man, un épicurien ivre de sa liberté de parole et des transgressions qu'il s'accordait, un homme qui avait renoncé à être un père tant il préférait la conquête des femmes à celle de sa progéniture (« S'il y avait eu alors un marché d'occasion des pères, je l'aurais cédé pour un franc symbolique »), un être incapable de transmettre quoi que ce f?t aux siens et, pire que tout mesdames et messieurs, un ami et commensal de Jean-Marie Le Pen. Cela se veut cruel, souple et féroce, mais reste trop froid pour susciter l'empathie.

Son héros annoncé, dont on comprend vite que la grandeur n'est désigné là que par antiphrase, disparaît à la page 72, pour laisser place à l'évocation de la famille Cossé-Brissac, et ne réapparaît qu'à la page 169 ; puis on le perd à nouveau au cours de deux chapitres sur Wall Street, l'auteur ayant été une brillante financière de la banque Lazard avant de passer chez Publicis puis Areva ; dommage qu'elle ait ainsi digressé en déplaçant la focale car cela crée un déséquilibre ; in fine, on comprend que son véritable héros n'est autre que son frère Laurent, convaincu d'être suprêmement doué de discernement, et qui, las de n'être pas entendu, se jeta à 23 ans du haut d'un pont d'autoroute comme des voix le lui ordonnaient. L'exécution du papa en place publique, et d'une partie des familles alliées, Schneider à la légende d'acier et Cossé-Brissac à l'allure de Jockey collabo, n'est pas sans rappeler une autre, un meurtre du grand-père bien plus scandaleux, paru l'an dernier sous la même couverture jaune, étrangement (d'ailleurs, au passage, Félicité Herzog en remet une couche sur « ce salaud ordinaire », c'est tellement bon de taper sur les monstres, il n'y a pas de petits plaisirs). Il y a quelque chose de déplaisant, peu rago?tant, vraiment pas aimable dans cette façon de cracher sur les siens ad hominem. Il ne suffit pas de prétendre se battre contre le grand mensonge des familles, les secrets inavouables, les tabous oppressants, les mésalliances tues. Ce n'est supportable que lorsque c'est sublimé par la littérature, phénomène des plus rares, on le déplore. Au vrai, on ne voit pas l'intérêt d'un tel réquisitoire. Les chasseurs regretteront que, malgré sa fréquentation des ch?teaux, l'auteur n'ait pas appris qu'une fois fichés aux murs de la duchesse d'Uzès, les bois de cerfs s'appellent « des massacres de cerfs ». Quant aux alpinistes, si d'aventure ce livre tombe entre leurs mains, ce qu'on ne leur souhaite pas, ils découvriront comment, à coups d'hypothèses et de conditionnels, on en arrive à associer le nom véritablement glorieux de Louis Lachenal à « un mensonge de cordée », lui qui, justement, faisait de cette cordée comme de toute autre une affaire de morale et de conscience. On aura compris que c'est du brutal sous l'enveloppe précieuse.

L'autre manière de se délester de ce qui nous étouffe est magnifiquement illustré par le quatorzième livre de Nathalie Rheims Laisser les cendres s'envoler. Dans ce récit qui renoue avec le sombre éclat de son tout premier livre, où la mort de son frère côtoyait l'ombre portée du comédien Charles Denner (L'un pour l'autre), elle réussit, là où Félicité Herzog et tant d'autres ont échoué, à donner des accents universels à l'histoire très privée et toute personnelle de ses rapports avec les siens. Une drôle de famille où une photo manquera à jamais : « Je n'ai pratiquement jamais vu mes parents ensemble ». Un père célèbre, fantasque, séducteur et surtout une mère qui abandonne ses enfants (la narratrice avait alors 9 ans) pour suivre un amant honni d'eux, sorte de sculpteur conceptuel fort préoccupé par la portée de son geste. C'est sa présence/absence qui donne sa force à cette quête parcourue de part en part par le spectre de la maladie et de la mort. Une écriture dépouillée, économe, sobre, dénuée du moindre pathos mais pas déprise de son ancienne mélancolie, épanouie sur le terreau de la solitude. Pas un mot de trop. Des touches ironiques, surtout pour la galerie d'ancêtres, épatante. Des identifications attendues, sous la plume d'une ancienne comédienne, à quelques fameux personnages, notamment le Shylock du Marchand de Venise, car la livre de chair, gage du prêt consenti par l'usurier imaginé par Shakespeare, « c'était la mienne : plus j'avançais dans les répétitions, plus j'étais mal à l'aise car cette tragi-comédie me faisait toucher du doigt le destin de ma propre famille (â?¦) Ma mère était-elle le gage et moi la goutte de sang en trop ? ». En musique de fond, la peinture d'une grande famille inscrite dans l'histoire européenne des deux derniers siècles, dynastie qui aurait pu être celle des Rothschild s'ébrouant dans un ch?teau qui ressemble fort à Ferrières. Mais, outre les accents bouleversants de certaines scènes jamais appuyées, l'auteur a l'intelligence de ne nommer ni les gens ni les lieux. Dans le cas de l'amant de sa mère, sangsue guère animée par la haine de soi, artiste mégalomaniaque et taré, mais suffisamment lucide sur les faiblesses de ses contemporains pour lui pomper son héritage, dans ce cas précis, la discrétion est préférable. Mais Nathalie Rheims a également la délicatesse de ne pas nommer les siens chers à son c?ur, la grand-mère, l'oncle et le grand oncle ; où qu'ils soient, ils se reconnaîtront et cela suffit ; le reste appartient au lecteur qui n'a pas de mal à s'y attacher, jusques et y compris cette mère indigne, personnage central de l'histoire, qui abandonne tout et tous pour suivre l'Artiste ; une mère incapable d'avoir un enfant avec son génie des Carpates mais capable un jour de demander à sa fille si elle ne veut pas être la mère porteuseâ?¦

Félicité Herzog et Nathalie Rheims ont toutes deux grandi dans des milieux fortunés et titrés, entourées d'autant de personnes que de personnages et elles ont toutes deux perdu un frère aîné adulé. Pour le reste, c'est à dire pour ce qu'elles font de leur affaire de famille, tout les sépare bien qu'elles portent un regard également critiques sur leur monde : d'un côté le rejet violent et sans appel, de l'autre une vraie tendresse envers le siens, malgré tout.

Pierre Assouline, le 12 septembre 2012