L'amazone au pays des bourreaux.

Pour son premier roman, Lilian Auzas (30 ans) évoque le destin de la cinéaste du nazisme, Leni Riefenstahl, qui par-delà le bien et le mal, aura suscité l'admiration d'un Andy Warhol et d'un Francis Ford Coppola.

La féminité est-elle soluble dans le nazisme? La formulation paraît provocante mais il aura fallu attendre cette rentrée littéraire 2012 pour qu'un jeune auteur s'interroge sur ce sujet et nous fasse découvrir le parcours de celle dont le nom était devenu un tabou dans le milieu du cinéma et bien au-delà : Leni Riefenstahl. Vite cataloguée «cinéaste préférée d'Adolf Hitler», le personnage était en réalité plus complexe qu'on a pu l'imaginer.

Lilian Auzas s'est penché sur le destin de cette femme qui fut la seule figure féminine parmi les caciques du Troisième Reich ' la seule mais une des plus décisives -. De quoi découvrir le régime nazi sous un éclairage original : celui qu'il prodigua à une jeune arriviste en échange des oeuvres que celle-ci allait mettre au service de la propagande hitlérienne. Les dictatures tiennent par l'image qu'elles présentent au peuple. Hitler l'avait compris qui contacte un jour celle qui a rencontré de jolis succès avec des historiettes filmées dans les montagnes germaniques (les fameux Bergfilms très à la mode à l'époque).

Cette Leni Riefenstahl est une artiste née. Quelques années plus tôt, elle aura eu du mal à trouver sa voie, elle s'était voulue actrice, danseuse, elle sera la réalisatrice la plus en vue des années 30. Et pour en arriver là, la jeune femme est prête à tout: à frayer avec Arnold Fanck, le célèbre réalisateur, à apprendre l'escalade et le ski, rien ne l'arrête. C'est une battante en lutte contre l'establishment des misogynes, une égocentrique dont les ambitions ne vont jamais s'arrêter.

Son premier film en tant que réalisatrice, La lumière bleue (1932), a tapé dans l'oeil du Führer. Le dictateur a compris quel était le potentiel de la jeune femme. Leni pouvait transcender la réalité. C'est précisément ce dont Hitler avait besoin. Il lui promet qu'elle serait la cinéaste de la nouvelle Allemagne. Sur ce point, son gourou ne lui a pas menti... Elle vient de mettre le doigt dans l'engrenage infernal.

«Sans aucun doute, j'étais contaminée»

A cette époque, elle croit en Hitler, à sa capacité à redessiner un nouveau visage de l'Allemagne, à faire de grandes chosesâ?¦ Elle n'est pas la seule, le pays entier est sous le charme : cet Hitler est un magicien, il a le pouvoir d'éveiller le meilleur de vous-même et de le fondre dans une masse unanime, soulevée par l'enthousiasme. Elle découvre l'hitlérisme : c'est une communion. Et elle saura s'accommoder des politiques épouvantables à l'encontre des juifs et des communistes. Sans être clairement antisémite, elle sait détourner la tête quand le spectacle qu'offrent les nazis n'est pas beau à voir et qu'il y va de son intérêt de ne rien remarquer.

Sans doute y avait-il une sorte de séduction entre cette femme un peu immature, avide de gloire et le dictateur qui savait se montrer paternaliste avec ceux qu'il voulait tenir sous sa coupe. Mais c'est bien dans son cerveau à elle que jaillit Le triomphe de la volonté, la grande oeuvre de propagande du régime hitlérien.

Lilian Auzas redonne vie au personnage Leni Riefenstahl, interroge ses ambiguïtés. Etrange femme, un peu enfant, un peu séductrice, antisémite si son intérêt professionnel en dépendait (alors qu'elle continuait d'entretenir des relations d'amitié avec des juifs dans son métier, y compris après la promulgation des lois anti-juives), pion important dans l'échiquier du régime, elle rencontre Albert Speer, Rudolph Hess, et Goebbels ne lui cache pas son admiration. «Sans aucun doute, j'étais contaminée» déclarera- t-elle bien plus tard.

A plusieurs reprises, Lilian Auzas évoque la figure de l'amazone pour parler de «la» Riefenstahl. La carrière de la cinéaste a sans doute ressemblé à ça: à la conquête d'une obscure amazone au pays des bourreaux. Un livre (est-ce un roman?) qui, ne serait-ce que par son sujet et la façon originale de le traiter, méritera d'être mis en lumière. Lilian Auzas ne cesse de s'interroger lui-même sur sa fascination pour cette artiste; on le comprend d'autant mieux qu'on partage sa perplexité.

STEPHANIE HOCHET, le 12 septembre 2012