ELLE L'A RÉVÉ, ESPÉRÉ, IMAGINÉ. AVANT MÉME DE LE RENCONTRER, ELLE EN AVAIT FAIT UN ROMAN. L'ATTENTE, L'AMOUR, LA TRAGÉDIE S'ÉCRIVENT SOUS NOS YEUX AU FIL DU SOUVENIR ET DE L'ÉMOTION.

Roman d'amour, Les Pieds nus l'est aussi au sens où il est le roman que fait naître l'amour. Marie Simon l'a compris et l'a écrit, magnifiquement.

"JE SUIS TON SEUL LIVRE." Voilà ce qu'elle dit à Quentin, celui qu'elle a attendu, guetté, imaginé, aimé. Elle, qu'on hésite à qualifier de narratrice : il s'agit de bien autre chose que de raconter une histoire. Ce serait une histoire mille fois dite, à peine une histoire, celle d'une rencontre qui commence mal, se poursuit bien, puis tourne au tragique jusqu'à ce que ...

Il y a donc une histoire, mais peut-être faut-il recevoir ce livre comme un secret qu'on surprend, les mots murmurés qui ne s'adressent pas à vous mais ne seraient pas dits sans vous.

La narratrice est une "diseuse", elle ne raconte pas, elle se remémore à voix haute, elle récapitule, évoque pour Quentin, qui a déjà d? les entendre, les moments d'avant leur "vraie" rencontre. Ces mois où elle inventait, profitant des semaines où elle n'a pas besoin de partager cet amour avec lui.

"Je me souviens que j'ai décidé de t'attendre à plein-temps (...) que tu sois mon hobby, ma passion, ma carrière". Une histoire comme il en arrive tant et qui, pourtant, accroche le plus blasé des lecteurs.

On pourrait que le secret de cette réussite réside dans le style, au sens où Flaubert parlait d'un "livre sur rien, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style" mais le roman de Marie Simon repose sur une anecdote minimale, mais poignante, ce qui n'est pas tout à fait rien. Surtout, le point de vue, serré sur le personnage de la voix qui dit "je", l'amène à produire non un récit à la première personne, mais un monologue intérieur, ou une longue lettre souvent interrompue, qui épouse le flux des souvenirs et des émotions.

Discours tenus sur l'être aimé, et qui ricoche sur d'autres. Paradoxalement, celà introduit la distance que produisent l'ironie et le retour sur soi. L'histoire qu'attendent les lecteurs, la narratrice l'a déjà écrite en attendant Quentin, en rêvant de lui, en espérant une rencontre. Le contact établi, il y a un "roman de Quentin" qui se confronte au Quentin réel, au couple réel.

Quentin disparu, un roman de leur passé s'écrit, adressé à elle -même, c'est à dire à nous. Enfin un roman du présent, de Philippe, un homme qui n'a pas remplacé Quentin, qu'elle s'en veut de ne pas aimer, et à qui elle ne parle pas : elle parle seule et le texte continue, seul.

Roman d'amour, Les Pieds nus l'est aussi au sens où il est le roman que fait naître l'amour. Marie Simon l'a compris et l'a écrit, magnifiquement.

Alain Nicolas, le 11 octobre 2012.