Dans sa chronique du vieux bougon du 25 octobre 2012, Roland Bosquet évoque Les Pieds Nus de Marie Simon :

Certains jours, surtout le lundi matin, aucun bruit ne trouble le silence de la vallée. Le vent de traverse qui a bousculé les bouleaux une partie de la nuit s'est tu. La brise qui lui a succédé s'est effilochée sur le petit matin, abandonnant derrière elle une brume fine et légère. Une nouvelle couche de feuilles aux reflets dorés tapisse la pelouse. Les fougères aux teintes brunes scintillent dans la lumière immobile. Un écureuil se faufile entre les branches des érables et disparaît dans l'ombre des sapins. Une mésange bleue se pose sur le rebord de la fenêtre, picore les quelques miettes de pain que je laisse à son intention et repart d'un coup d'aile vers les buissons de forsythias. Le ciel est vide. Les choucas montent la garde autour du clocher de l'église du village. Les oies et les grues ont migré vers le sud. Les avions eux-mêmes ont déserté les airs, les paysans leurs champs et les moutons leurs enclos. Aucun bruit ne trouble le recueillement de la vallée. Comme si, à l'issue d'une improbable dérive nocturne, elle avait atteint les confins de la Terre. Le bout du bout du monde que nul n'atteint jamais, hormis peut-être les marins, ces taiseux. La vie est toujours là, bien sœur. Mais enfin apaisée et sereine. Loin des tumultes qui agitent les continents alentours.

Et me revient en mémoire les dernières lignes du roman de Marie Simon, "Les Pieds nus" : « voilà, laisse-moi, ne fais pas de bruit, non plus de bruit, parce que je m'en vais maintenant ». En quelques pages d'une rare délicatesse l'auteur évoque les affres de l'attente, l'intensité de l'amour et la douleur de l'absence. Quelques pages à fleur de peau d'une rare élégance pour dire la violence sans brutalité. Quelques phrases rapides et épurées, meublées de mots murmurés, chuchotés. Des mots écrits d'ailleurs plutôt que formulés. Enfermés dans une vie qui a perdu sa vie. Un long soliloque vers on ne sait quelle dérive ou quel voyage d'hiver à la Franz Schubert lorsque les doigts de Dietrich Fischer-Dieskau courent sur le clavier et que la musique envahit le salon, la terrasse et mon courtil tout entier avant d'embaumer le paysage retenu qui l'enserre comme un écrin. Marie Simon semble avoir rencontré le succès avec ce premier roman. Gageons qu'elle éprouvera en retour mille difficultés à retrouver, dans un prochain opus, la magie et l'émotion qui baignent ses "Pieds nus". Alors, si vous la rencontrez, dites-lui bien de persister.

Roland Bosquet, le 25 octobre 2012