Commençons par ce nom curieux. Lorsque j'ai commencé à lire Basile Panurgias à la fin du siècle dernier, je pensais que son nom était un pseudonyme. Ce n'est pas sa faute, mais il y a comme ça, naturellement, quelque chose de fake chez Basile Panurgias (nom, physique) qui a peut-être co?té cher, jusqu'à présent, à sa carrière de véritable romancier. Au royaume de l'image qui est plus ou moins le nôtre, tout doit correspondre à des suggestions préétablies mais, malheureusement pour lui, il n'est personne qui ressemble moins à ses livres, et à son écriture, que cet écrivain-là.

MINI ARROGANCE D'UN NABOKOV

Physiquement, on le verrait bien jouer le rôle d'Hercule dans un de ses péplums en carton-p?te qu'on tournait dans les années 60 à Cinecittà. Comme le héros antique, Basile Panurgias est d'origine grecque et grand voyageur. Ce n'est d'ailleurs pas la moindre des qualités de son dernier livre, un essai littéraire intitulé Une littérature sans écrivains, que de nous montrer l'état actuel de la littérature (numérisée, mondialisée, marchandisée) sous divers latitudes : Buenos Aires, Copenhagues, New York, Bruxelles et, bien s?ur, le microcosme parisien. Dans les fêtes germanopratines, on croise souvent sa silhouette de m?le dominant vêtu de gros pulls en laine vierge avec une écharpe Shemagh autour du cou. Et tout le monde de se demander qui il est. Dans son livre, il raconte qu'on l'a toujours pris pour un fils de riche. Mais quand on lui fait une demande à ce sujet, il devient volontiers cassant : « Merci de me poser une question littéraireâ?¦ », commence-t-il par répondre, avec la mini arrogance d'un Nabokov.

Avant de se reprendre et de déclarer : " Eh oui, quand deux auteurs se rencontrent, ils ne parlent jamais de Beckett mais des à-valoir que l'un et l'autre ont réussis à soutirerâ?¦ " Commençons par le début. L'édition française est régie par le modèle économique du Spray and Pray, système qui a failli couler General Motors il y a quelques années. On publie un nombre hallucinant de livres et on prie qu'un ou deux raflent le Jackpot. La condition pour que ça marche est double : que les écrivains soient à peine payés et qu'on ne soit pas trop sélectif, puisqu'il faut multiplier le nombre de livres. Dans ce gigantesque bal d'auteurs, l'étiquette qu'on colle à un écrivain, « gosse de riche », « prof », « fils de », « jolie fille », sert àidentifier chacun par un sous-genre qui possède son quota d'espace critique, de prix littéraire et finalement de lecteurs. Généralement pour l'éditeur le tag « gosse de riche » se traduit par « auteur pas gourmand » mais aussi, « auteur difficile à inféoder ». Le grand succès permet toutefois de dépasser ces étiquettes, et deux « gosses de riche », Frédéric Beigbeder et Marc Levy ont fini par ne plus être tagués comme tels. Si j'avais été relativement connu, on aurait immédiatement considéré Une littérature sans écrivains comme une autobiographie et vous ne m'auriez pas posé la question. »

PAS AIGRE, MALGRE SON INSUCCES

« Si j'avais été relativement connuâ?¦ » Nous y voilà. Depuis sa première publication en 1992,il y a très exactement 20 ans, Basile Panurgias est devenu l'auteur d'une dizaine de livres, dont aucun n'a marchéâ?¦ Il vient soudainement de se faire l?cher par Fayard, son éditeur depuis cet espace-temps conséquent, pour un écrivain, de trois romans. Le dernier, Le Rire de Pékin traite de l'art contemporain en Chine. C'est un roman passionnant, quoique moins bon que son précédent, Le Pinkie-Pinkie, ultra moderne pour le coup, cette fois à propos de la question cruciale de l'immobilier dans le VIIe arrondissement. Cruciale, y compris dans l'écriture qui ne cherchait pas à être expérimentale, mais seulement l'expérience qu'elle a toujours à être. Pour autant, ce livre ne fut pas salué par aucun critique de renom, sans que personne n'y prenne garde, sinon un écrivain de renom : Emmanuel Carrère, qui constata tout le bien qu'il fallait penser du Rire de Pékin.

Evidemment, après tout ça, Basile Panurgias aurait pu devenir aigre. Cependant, à la lecture de Une littérature sans écrivains, éludé au clavier comme un prélude triste et malgré tout réjouissant, à un futur Une littérature sans éditeur, il appert que non. En abandonnant formellement le ton beigbederien du fondamentalement « C'était mieux avant », Une littérature sans écrivains parle, par petites touches, dans une sémiologie barthienne, d'une littérature nouvellement envahie par les nouvelles technologies : livre numérique, réseaux sociaux, liseuse, droits d'auteurâ?¦ Lui dit : «  Le livre électronique est un faux sujet, à part pour les livres de cuisine où il est bien supérieur au papier. » Et il insiste, généreusement, sur cette idée : Aux Etats-Unis, le livre électronique est si peu cher, qu'il permet de parcourir, de browser et de dédramatiser la lecture.On peut s'adonner à une lecture de butinage, déconcentrée et même, non linéaire. Quand j'achète un livre sur papier pour un euro sur Amazon, je peux moi aussi piocher, et surtout abandonner vite ma lecture, puisque c'est quasiment gratuit. Papier ou liseuse, le réel problème n'est pas dans la technologie mais dans la manipulation de notre go?t. Quand on essaye de faire passer des livres ridicules pour des chefs-d'?uvre, trouver la manière la moins chère possible pour les juger par nous-mêmes est la seule parade qui reste. Ceux qui s'alarment de notre manque de concentration sont les mêmes qui veulent nous lire de la merde. Si un livre est bon, pas besoin de Ritalin pour le finir. » Et il persiste, avec un vrai courage, avec quelque chose d'assez herculéen en vérité : « Les éditeurs et les libraires sont comme des Maritie et Gilbert Carpentier qui pleureraient la fin de l'ORTF. Mais qu'ils arrêtent de faire passer des fausses valeurs pour des pépites littéraires ! Le lecteur déçu par L'Art français de la guerre, caricature du coup d'éditeur, ne reviendra plus acheter le pavé annuel couvert d'éloges dans une librairie : il l'achètera à trois euros du Amazon pour ne pas prendre de risque. »

Comment vit alors Basile Panurgias ? S'il ne vend pas ses livres (et qu'il ne ferme pourtant pas sa grande gueule, tout sauf mouton, ainsi que cet article voudrait le démontrer), telle est logiquement la question que nos fidèles lecteurs se posent. (Le lecteur est fidèle ou il n'est pas.) Là encore, Panurgias répond très honnêtement : « Gros héritage de mon grand-père, deuxième producteur d'huile d'olive en Grèce. Pendant la guerre, les Allemands ont réquisitionné la Packard que mon arrière-grand-père avait fait venir des Etats-Unis en 1942. Comme il était chic d'avoir des nounous allemandes, mon père parlait l'allemand avant le grec. Ce qui a sauvé la famille. Histoire à la Nabokov. Mes grands-parents me parlaient français. Sinon, pas de soucis, je dilapide lentement mais s?urement l'héritage. » Pas de soucis, vraiment. Et quand on lui demande pourquoi il a intitulé son livre Une littérature sans écrivains, voici ce qu'il explique : « L'auteur gracquien, isolé et inspiré, l'écrivain du XXe siècle ne survit que pour nous rassurer. Titre gracquien donc, pour tourner la pageâ?¦ Je ne juge pas ; mais la notion d'auteur unique n'a plus de sens. L'usage de Wikipedia est comme le sampling en musique, souvent choix de la paresse, parfois outil sublime. Il faut s'y faire.Le choix d'Alexandre Dumas au Panthéon est la victoire de l'écriture participative. Autre raison du titre, plus négative, la mainmise sur la culture, par une société de contrôle, passe par l'élimination de l'écrivain. C'est un pacte : on laisse les auteurs marionnettisés jouer aux génies, mais on ne leur permet pas d'être libre dans leurs choix. Soit on les conditionne par le creative writing, soit on les choisit parmi les héritiers ou prof de lettre dociles. Comme les films d'Hollywood, que l'on connaît plus par leurs acteurs ou produteurs, on dit de plus en plus « le premier roman de Gallimard », comme s'il s'agissait d'un livre interchangeable. Et bien s?ur, c'est le cas. A terme, la littérature populaire et consensuelle sera élaborée par l'informatique. C'est bien le but. Plus de problèmes d'écrivains subversifs, car plus de problèmes d'écrivains tout court. A part quelques irréductibles qui utiliseront les nouvelles technologies pour créer le roman du futur, sans écrivains en apparence, et pourtant, je l'espère, si incarné. »

Arnaud VIVIANT, le 5 novembre 2012

Voir, à propos de cet article, l'interrogation de Marc Escola sur le site Fabula : "Que deviendront les écrivains dans un monde qui ne veut plus d'eux ?"