Léo Scheer et Catherine Malabou accueillent un livre intéressant dans une nouvelle collection « Philosophie » dont on peut supposer d'importantes discussions à venir. Il y est question d'une configuration actuelle de la pensée française gravitant autour d'un néoréalisme entièrement philosophique. Les nouveaux réalistes - beau titre d'Alexander R. Galloway - nous propose un concept qui me fait penser immanquablement au néoréalisme italien pour la finesse attribuée à la banalité mais, plus encore, par son insistance brute sur le quotidien, sur l'équanimité d'une orange, d'un orgasme ou d'une fête politique qui finit au casse-pipe de l'être en tant qu'être. Cette réorientation de l'ontologie en direction de la mondanité des étants que Heidegger plaçait hors du cercle des questions philosophiques est franchement attractive. Elle a l'intérêt de marquer un coin dans un partage qui imposait une différence par trop intransigeante isolant l'ordre des phénomènes de celui des choses en-soi, devenues comme inaccessibles, dans un retrait quasi-théologique.

Difficile de résumer les thèses hétérogènes qui se battent en duel sous ce réel profane dont chaque objet dissolu fait valoir l'absolu. On pourra néanmoins laisser émerger une surface d'indifférence presque non-philosophique qui fait de l'objet une affirmation neutre, loin de tout idéalisme facile. Le concept de néoréalisme amorce une ligne de pensée extérieure au structuralisme qui avait dominé les années 60 en faisant la part belle à des paradigmes sans sujets ni objets, une structure n'étant ni un fait dur ni un droit idéal mais l'exercice d'un modèle flottant. Ce moment inobjectif et asubjectif, cette séquence historique un peu sclérosée sont donc bien finis. S'élabore alors non plus le panthéon du néoréalisme philosophique mais un vivarium où se jouxtent C. Malabou, B. Stiegler, M. Belhaj Kacem, Q. Meillassoux et F. Laruelle , dont A.R. Galloway a traduit certains textes en anglais qui mériteraient déjà une petite traduction en français réaliste. Toute la question posée, le nerf de l'argumentation conduit à opposer l'histoire (telle que sérialisée par le structuralisme) au réel dans son mouvement propre, dans sa réticence à toute réduction théorique.

Ce livre, parfois un peu trop manichéen, a le mérite de poser un problème et de relancer de manière vivace tout un mouvement qui se joue effectivement entre Badiou, Mehdi Belhaj Kacem, Quentin Meillassoux et Tristan Garcia quant à l'être éparpillé des choses. Choses enfin débarrassées de toute intentionnalité en même temps que de toute « supra » ou « infra » structure soustractive. Tout s'y tient sur l'extra-mince d'une platitude sans profondeur ni hiérarchie, quelque chose comme une plasticité que Catherine Malabou emprunte à Hegel mais qui parfois donne le sentiment que tout se vaut dans un monde sans expérience possible ni rencontre effective tant on se doit de référer chaque chose à l'obstination de sa différence indifférente.

Il me semble néanmoins qu'un concept plus fécond, lui aussi Hégélien, réoriente la philosophie contemporaine, sur un tout autre front, plus rigoureux. Et de façon très forte par son inscription dans un réel historique dont les publications ne sauraient être occultées par aucun néologisme. Il s'agit du concept d'expérience en lequel je me reconnais davantage pour l'attention portée à l'empirisme de Hegel mais encore par tout l'héritage Deleuzien d'une expérimentation Bergsonienne. Au néoralisme que déploie l'analyse de Galloway, se juxtapose dans l'effectivité des travaux actuels, tous visibles, un « empirisme radical » celui par exemple de David Lapoujade, d'Isabelle Stengers, d'Elie During auxquels je m'associe et dont l'orientation n'est constituée par aucun axe. Des noms que je lis en tout cas avec une affinité pour ainsi dire élective.

Ce mouvement de pensée, moins réaliste et davantage critique est sans doute celui que William James avait croisé entre Renouvier, Bergson et Hegel et qu'il nomme « Empirisme radical ». Autour de cette séquence rare et restreinte se noue une « nouvelle alliance » qui n'est ni structuraliste, ni phénoménologique, ni positiviste. S'y décline un empirisme qui, d'une certaine façon contre Kant, retrouve la pensée de Hegel : Hegel en Amérique, pris dans l'enfer de l'Absolu décrit par Jean Wahl dans sa thèse extraordinaire sur Les philosophies pluralistes d'Angleterre et d'Amérique. Là s'effondrent les réels aplatis, la compacité des choses, au bénéfice d'une expérience périlleuse nommée « empirisme radical ». Et c'est d'une façon inattendue Deleuze (qu'il faut bien réassortir du spectre de Hegel revenu d'Amérique), qui porte cette possibilité en cours, celle d'un plurivers sorti de ses gonds, éloigné de toute universalité et de toute stabilité. Quoi qu'il en soit, le livre de Galloway aura peut-être aujourd'hui le mérite de poser sa querelle dans la vivacité des prises, des captures, des stratégies qui permettent de laisser monter à la surface des sentiers éidétiques inédits. Ainsi naissent de nouvelles manières de penser dans le « règne animal de l'esprit ».

Jean-Clet Martin , le 19 novembre 2012