Benoît Hamon est jeune chercheur en philosophie, en études politiques et en philologie, notamment sur les questions des structures politiques et herméneutiques de la religion. Il est rédacteur en chef de Théoria.

Alexander R. Galloway, Les Nouveaux réalistes : C. Malabou, B. Stiegler, M. Belhaj Kacem, Q. Meillassoux, F. Laruelle

Léo Scheer, grande maison d'édition par les titres qu'elle offre à ses lecteurs, publie et traduit ce jour une série de conférences d'Alexander R. Galloway, portant sur Les Nouveaux réalistes : C. Malabou, B. Stiegler, M. Belhaj Kacem, Q. Meillassoux, F. Laruelle. Un ouvrage d'une grande clarté, qui ne sacrifie toutefois pas la pensée à la simplicité.

Il est un fait notoire : Alexander R. Galloway, se défend dès l'Avant-propos des Nouveaux réalistes « de vouloir expliquer la pensée française aux Français ». Nous le saluerons toutefois pour cette raison, tant la pensée française actuelle reste confinée dans des cercles restreint, et ne se diffuse guère chez nous que par l'intermédiaire d'outsider, comme se plait à se nommer l'auteur. A tel point qu'on a pu dire, et la thèse reste en vigueur jusqu'en Sorbonne, que la philosophie contemporaine ne se réduit, somme toute, qu'à une histoire de la philosophie. Une expression pour signifier que la messe est déjà dite, que la philosophie est passée, et que ses derniers sursauts ne reviennent in fine qu'à une déconstruction de l'édifice philosophique. L' « immixtion » de Galloway au sein de notre propre pensée (doit-on l'appeler ainsi, nous qui ne lisons pas nos philosophes ?) est loin d'être un mal.

Ce d'autant plus qu'il rend justice aux philosophes qu'il approche. J'aimerai en ce sens parcourir le chapitre consacré à la philosophe C. Malabou, par trop méconnue et dont l'œuvre, pourtant, est d'une grande pertinence, et gagnerait à être assimilée.

Galloway, d'une façon propre à l'Ecole anglo-saxonne, ne se focalise pas sur une difficulté à la philosophie de Malabou, mais cherche à en rendre les caractères essentiels par un cheminement tout au long de ses ouvrages (encore heureusement inachevée). Les difficultés, comme des obstacles, se dresseront le long du chemin ; et c'est par c'est obstacles que Galloway nous montrera la manière par laquelle Malabou les dépasse.

Le point d'entrée est ici la question du deuil, qui traverse une partie de l'œuvre de la philosophe. Le deuil est un « équilibre entre la fixité permanente du passé et la disparition de la trace », un équilibre vécu à chaque deuil, dans le maintien d'un passé dans le présent (le souvenir, en quelque sorte, de celui qui a passé), et le changement radical (la vie sans l'autre) ; entre la conservation du souvenir du mort, et sa crémation immédiate, son oubli. Ce premier regard permet à Galloway de suivre par la suite un cheminement double : d'une part de montrer le rapport de Malabou à Hegel et Heidegger, d'autre part d'avancer la thèse essentielle (s'il nous est possible d'utiliser ce terme) de Malabou, à savoir la plasticité de l'être, et son opposition à la flexibilité.

Quant au premier point, il est à remarquer à quel point l'intuition est fine et permet, encore une fois, de distinguer la pensée de Malabou en la liant à une histoire de la philosophie. Galloway organise un dialogue avec Hegel, fait de Malabou une contemporaine de ce maître. Il orchestre un temps de débat, et relève par-là même une intimité ' une proximité de la pensée. Peut-être est-ce une manière de dire que l'histoire de la philosophie est encore en marche, qu'elle-même relève d'une certaine plastique, qu'elle change et ne se cantonne pas à une exégèse continuelle du canon.

Le second point développe de manière admirable, et dans une clarté confondante, la question de l'équilibre (question qui était au centre de celle, plus spécifique, du deuil) comme étant celle-là même de l'histoire. Citant la philosophe, Galloway affirme :

Ce qui est crucial, ce sur quoi Malabou et Hegel insistent, c'est que l'Histoire « est la juste proportion entre maintient et anéantissement ». â?¦ Ils sont tous deux moteurs de la dialectique. 'Idéaliser, c'est bien supprimer et conserver à la fois', écrit-elle dans un beau langage de Hegel, « en un mot faire son deuil ».

L'historicité, en tant qu'équilibre, devient en ce sens plus fondamentale que l'être heideggérien : elle définit le changement à l'œuvre dans l'être : l'être est changeant, ou plutôt, reprenant le titre de son ouvrage sur Heidegger, l'être est change.

Galloway poursuivra dans son cheminement entre les concepts propres à Malabou, l?cher prise, résistance, commerce de l'être, et en rendra avec une grande justesse la marche qu'opéra la philosophe jusqu'à la notion d'universalité de la plasticité, et l'opposition de la plasticité à la flexibilité.

Il ne s'agit bien s?ur pas ici de faire un exposé de la pensée de Malabou, mais de noter la capacité de Galloway à entrer dans la pensée de l'auteur, à faire sentir une voie ou encore à guider son lecteur. Ce n'est pas seulement une introduction à la philosophie actuelle, mais un accompagnement à philosopher avec. A aucun moment Galloway ne réduira la complexité de Meillassoux ou Laruelle à un simplicisme, mais en retranscrira les mouvements constitutifs.

Ma perspective est celle d'un outsider et, en tant que tel, mes réflexions seront nécessairement différentes de celles des cercles autorisés.

Benoit Hamon, le 28 novembre 2012.