Pour Laure Limongi, l'éditeur d'Ecrivains en séries, cette photo de son sosie s'imposait.

Sur le Forum Culturel de Musa Nostra ce billet sur Indociles, l'essai littéraire de Laure Limongi.

Jolie présentation, sobre, bon format, à peine plus grand qu'un poche, beau papier et une couverture qui annonce « essai littéraire sur Denis Roche, Hélène Bessette, Kathy Acker, BS Johnson ». Je l'ai présenté au dernier café littéraire, j'ai expliqué ce qui m'avait réjouie au fil des pages. C'est s?ur, quand on le découvre et qu'on est juste un lecteur, pas un chercheur, pas un spécialiste, les termes associés du sous titre, Essai littéraire, ça pourrait refroidir. Raison de plus quand on ne connait aucun de ces noms d'auteurs qui sont mentionnés ! Alors, qu'est-ce qui peut attirer ?

Dans mon cas le bandeau avec photo d'une jeune femme brune écrivant, au dos se superposant à la 4e de couverture, à l'intérieur aussi, des précisions, elle est écrivain (5 livres déjà !), elle est née à Bastia, et cela, avec le titre « Indociles » donne envie d'aller plus loin. Ce qui apparait d'emblée, c'est l'évidence, de naturel de l'écriture et de la lecture ; sous forme d'une conversation avec son lecteur, l'auteure promène avec aisance un miroir, le sien, d'un lieu à l'autre et d'une époque à l'autre, saisissant ce qui lui importe. Et justement dans ses souvenirs images, on se retrouve forcément quand on aime lire.

Ce livre apparait comme un cheminement entre autobiographie légère - et néanmoins parlante - et go?t des textes. Le mot « littérature » est là, très vite, dès la deuxième page, avec l'apparition de la notion d'exigence et l'évocation de son travail dans l'édition, à Paris, suite apparemment logique au go?t précoce des émotions et des textes forts.

Pourquoi ce titre ? Qui sont ces indociles ? Qu'est-ce que cette indocilité qui caractérise les auteurs présentés ? Forme interrogée, remise en question, refus de la facilité, dépassement des catégories (genres, notamment), tout à la fois. Leurs lecteurs sont mis à contribution aussi par ces écrivains plus nombreux qu'on ne le croit. La liste de noms peu souvent ou jamais entendus par moi et le choix de quatre d'entre eux révèle le parti pris de Laure Limongi qui a choisi de nous les présenter comme si elle nous prenait par la main pour nous accompagner et nous permettre d'accoster, pour peu qu'on soit un peu curieux mais intimidé, sur ces rives qui déconcertent mais où les rencontres sont gratifiantes.

Oui, on a, comme elle, souvent pensé qu'il fallait autre chose, que « les rivières étaient trop paisibles, les ciels trop bleus, les regards trop échangés, les poitrines trop d'alb?tre, les gentils trop victimes. » dans nos livres. Mais le courage faisait défautâ?¦Et puis on aime lire les auteurs dont on parle, qui vendent. Laure Limongi sait donner envie de la suivre, de se retourner vers ces auteurs, juste en soulignant ce qui mérite de l'être. Tiens, j'aime savoir que Bessette, mère de 2 enfants, divorcée d'un pasteur, a été remarquée par Raymond Queneau qui lui a fait signer un contrat avec Gallimard et que sur son premier livre, Lili pleure, en 1953, il avait fait placer un bandeau , « Enfin du nouveau ! » (p.73) Et de Kathy Acker , celle qui invente, recrée un langage , repense Don Quichotte qui « devient « une chevalier » rendue folle par un avortement â?¦, que sa quête est la suivante : « L'idée la plus insensée que jamais femme p?t concevoir. C'est à dire, aimer. ». Elle écrit encore « J'écris des mots pour vous que je ne connais pas ni ne peux connaitre, pour vous qui serez toujours différents de moi et me serez étrangersâ?¦ ».

Laure Limongi analyse sa démarche, nécessaire.« Contre la standardisation, Kathy Acker brandit l'organique, le viscéral. Tout pour ne pas devenir « robot », un terme récurrent qui signifie pire que la mort : la destruction par négation des pulsions de vie, l'absence d'intelligence, la docilité. (p.139) Je vais chercher l'un de ses titres ; pour le coup, je veux éprouver le texte. Quand à SB Johnson, «auteur téméraire », mélancolique, il apparaît ici comme l'homme du « déhanchement » du déséquilibre. Je comprends, tout n'est que tensions et point de fuite. Il a rencontré sa « muse », a beaucoup aimé, souvent malheureux, a repris des études trop tôt délaissées. Et il change la façon d'écrire, il complique, il recrée. Attendons d'avoir l'un de ses livres en main.

Et Denis Roche dont les essais de littérature arrêtée utilisent indistinctement pour nommer l'écriture la forme du journal intime et la photo, les deux pratiques "s'intriquant intimement."(p.44) D'où l'étonnement du lecteur qui éprouve vite le charme de cette balade en littérature moderne, du départ à la BU célèbre, qu'on reconnait même si on n'a pas fréquenté la même, ses confidences, la douleur en pointillés, en filigrane, l'avancée en ?ge, en assurance. Et on se retrouve à aimer, sans les avoir lus, par ses yeux et ses mots, ces écrivains indociles. On est dans la confidence ; on aime en confiance! Ne va-t-on pas être déçu tant le guide est habile ? Il y a de cela quelques années un livre au titre un peu réducteur (Comment parler des livres qu'on n'a pas lus ?) pouvait amener ou ramener à certains livres dont à nouveau l'intérêt apparaissait; il en fut de même ici, j'ai avec l'auteure savouré le charme d'?uvres dont je n'ai en tête que le nom d'auteur et le titre et qui pourtant me sont devenues familières. Leur mérite ? Etre sortis des routes balisées, d'après Laure Limongi, avec talent.

Amour du livre, du texte, partage, comme on se retrouve, se reconnait, nous qui lisons comme nous respirons , même si ce n'est pas au même rythme ! Entre touches légères d'érudition, confidences, pudeur, suggestions et conseils, Laure Limongi m'a fait passer un très bon moment.

Marie-france Bereni Canazzi, décembre 2012