dans les années 60, il y avait un cours donné par Althusser à ENS qui "faisait fureur" au point que sa publication chez Maspéro en fit une sorte de bible qui incita de nombreux jeunes gens à le faire pour de bon (lire Le Capital de Marx) et même, (ce fut mon cas), à créer des séminaires "parallèles" pour en faire une étude collective. Je garde un souvenir vague des deux années que je consacrais à animer un de ces séminaires à la Sorbonne. Je me souviens surtout de la difficulté que j'avais rencontrée dans ma tentative de compréhension des ce que Marx définit comme la valeur d'usage et de la valeur d'échange.

Tout ceci me semblait loin jusqu'au moment où, ayant décidé sur le tard à me transformer en éditeur, je sentis remonter dans mon esprit cette question, mais circonscrite à un domaine minuscule : celui des manuscrits. Je ne parle pas de la valeur vertigineuse que peuvent atteindre les manuscrits des auteurs considérés comme ayant marqué l'histoire de la littérature, ceci relève d'une théorie de la valeur sur le marché de l'art (pas évidente à modéliser d'ailleurs). Non, je parle de la valeur des manuscrits que reçoivent les maisons d'édition, sorte de matière première à partir de laquelle se forme la valeur d'échange du livre édité, diffusé et distribué en librairie. J'y ajoute une question moins minuscule : celle des modifications apportées par le numérique dans ce "procès de production".

Afin d'aborder cette dernière question, il faut distinguer deux formes de valeurs d'usage d'un écrit : pour le lecteur d'un texte, il s'agit de la consommation (et de tout ce qui peut s'y rattacher) d'une "marchandise" dont la valeur d'échange, une fois le procès de transformation accompli, représentera environ 10% de la valeur globale. (Base de calcul des droits d'auteur (entre 10 et 15 % en fonction du volume des ventes.). Pour l'éditeur et la chaine des métiers du livre, il ne s'agit que d'une valeur d'usage "potentielle" qui ne devient réelle qu'à partir du moment où cet "matière première" est "ouvrée".

Ceci définit un énorme ensemble "vide", celui des manuscrits non publiés qui devient dès lors la matière première considérée hors valeur d'usage potentielle comme celle, systématique, de l'auto-édition ou de l'anti-édition. Il est évident que le développement des applications numériques, la simplification et la baisse des co?ts des logiciels ainsi que le perfectionnement et l'amélioration du confort de lecture et des capacités de stockage des supports de lecture ne peut qu'augmenter cette propension.

Dès lors que des plateformes proposent le téléchargement d'un texte qui aura été préalablement "travaillé" de façon quasi professionnelle, aussi bien pour le travail éditorial, de maquette, de corrections, que de diffusion commerciale, de marketing et de distribution, la question de la "valeur d'usage" du manuscrit, jusque là coupée en deux entre l'éditeur et le le consommateur, ne ferait plus qu'un et se confondrait avec sa valeur d'échange.

Dans Le Capital, Marx fait appel à la notion de "quantum de force de travail" incorporée à la marchandise pour en déduire sa valeur d'échange. Nous retrouvons ce "quantum" dans les 90% de force de travail incorporé au texte le long de sa chaine de transformation en livre commercialisé : (éditorial+corrections+maquette (5-10%), impression(15-20%), diffusion(7-15%), distribution(5-10%, librairie (35-40%).

C'est l'ensemble de cette chaine qui est progressivement remplacée par un autre "quantum" d'une autre force de travail, celle qui est intégrée dans les logiciels qui viennent s'intégrer au texte initial. Les grands groupes se chargent de gérer les plateformes finales de distribution comme Apple pour la musique ou la video ou Amazon pour le livre, mais c'est en amont de ce processus que les choses sont beaucoup plus ouvertes, en particulier pour cette étape première de la sélection/transformation qui fait la "magie" du rôle d'éditeur.

L'éditeur peut facilement, aujourd'hui, être seul gérant individuel de sa marque, sous-traitant l'ensemble du travail de la chaine de transformation du manuscrit en livre consommable. (out-sourcing). C'est dans ce sens qu'évoluent les E.L.S. Mais ce système ne fait que transposer un processus de sélection qui ne modifie pas la pyramide culturelle classique. On pouvait s'attendre, avec la numérisation, à l'émergence d'autres agents collectifs s'appropriant complètement le processus de choix culturel.

Mais comme toujours en matière de biens culturels, il s'agit de pouvoir, celui des "superstructures idéologiques" qui ne peuvent être que des courroies de transmission de la reproduction du mode de production. É moment où le logiciel devient l'infrastructure économique de notre système, il est normal que ce pouvoir se retrouve entre les mains de ceux qui produisent ces logiciels. Il est "logique" que Apple se soit substitué aux "majors" du disque pour occuper leur place. On dit souvent que ces dernières n'ont pas "vu venir" le phénomène, je pense plutôt qu'elles l'ont parfaitement vu, mais que la logique de transormation des infrastructures économiques et idéologiques les dépassaient, par nature. Il est naturel qu'on vienne acheter sa musique numérique dans un Apple store et pas dans un Universal Store, car la marchandise qui s'y vend est numérique avant d'être musicale, c'est ce qui en fait une infrastructure au sens du Capital de Marx.

Ce qui reste ouvert devant nous, c'est la question de l'agent, individuel, entrepreneurial ou collectif de ce nouveau système. Cette question nous ramène à la valeur d'usage du texte d'un manuscrit. Quelque chose reste figé dans toutes les têtes qui nous empêche de penser autrement cette question. On ne pourrait pas avoir la jouissance d'un texte en dehors du système qui lui confère sa valeur d'échange. Il n'aurait pas, dans ces conditions, de véritable valeur d'usage et ne pourrait donc être que gratuit. Les manuscrits à lère numérique rejoignent donc certaines dames dont on disait que personne n'en voulant gratuites il fallut donc qu'elles se vendent.