Avec mes frères d'eau, morveux, chauves et grelottants.

Depuis que le professeur Lotz m'avait demandé de faire partie de son association, tous les samedis soir à 19 heures, je filais avec mon masque et mes palmes à la fosse de Villeneuve-la-Garenne pour m'entraîner. Sous l'eau, j'apprenais à dompter le néant en moi durant quinze secondes. Je plongeais à plus de vingt mètres de profondeur, une vraie descente sur l'échelle de Freud qui valait bien une dizaine de séances chez mon psychanalyste.

Le professeur Lotz, chef du service d'oncologie de l'hôpital Tenon, était si beau, avec ce visage tour à tour sombre et souriant, selon les perspec- tives de vie qu'il annonçait à ses patients. Quand il quittait sa blouse blanche pour se retrouver sur le carrelage de la piscine, son mythe de grand ponte résistait même à la coupe démodée de son maillot de bain.

Des moniteurs encadraient le club restreint d'an- ciens malades en rémission que nous formions. Une joyeuse bande de cloportes, morveux, chauves et grelottants, engoncés jusqu'au cou dans des équi- pements si lourds que, lorsque nous plongions, on aurait dit une unité spéciale de soldats britanniques débarquant sur les plages de Normandie. Sous l'eau, nos bouteilles d'oxygène prenaient le poids d'une bombe de crème chantilly, un monde aux dimen- sions nouvelles s'ouvrait à nous.

L'hôpital mettait à la disposition de notre asso- ciation une salle de réunion dans ses sous-sols, où tous les quinze jours des bénévoles donnaient des cours sur la conservation du littoral. N'étant sen- sible ni à la faune, ni à la flore, je me débrouillais généralement pour arriver au pot de clôture. Chaque membre sortait alors de son cabas des quiches maison, des p?tés de sanglier, des saucis- sons et des bouteilles de Côte du Rhône. La charcu- terie française, qui avait plus de go?t qu'un bouillon d'algues, reprenait alors le dessus sur la beauté des fonds marins. É l'issue de ces entraînements intensifs à la fosse, se profilait en fin d'année un séjour de plongée au Lavandou. Je me souviens de ma première sortie en mer au large des îles d'Hyères, dans le parc national de Port-Cros. Avec mes frères d'eau, nous étions agglutinés sur le Kenavo II, en tenue, tels de gros scarabées noirs, largués en pleine Méditerranée, loin de leur milieu naturel. L'eau était moins claire qu'à la piscine, plus mystérieuse et froide.

Bercée par le liquide amniotique de la mer nour- ricière, de fines membranes d'algues, comme de la mie de pain, se collaient à mon masque et à mes cheveux. Je croisais des poissons qui semblaient ne pas me voir ; des raies, des sèches, et un gros mérou argenté, qui occupait le rocher en véritable taulier auvergnat. Parfois, je relevais la tête, inquiète, vers la surface, pour observer le soleil qui s'éloignait.

C'était toujours à ce moment précis que je pensais à maman. Des bulles d'air remontaient en grappes au-dessus de ma tête. J'avais du mal à contrôler ma respiration. Et prise de panique, je remontais à la surface sans respecter les paliers de sécurité.

Même si je ne m'étais jamais entendue avec elle, j'avais le vague souvenir de l'avoir beaucoup aimée dans ma petite enfance. Mais la mort de mon père dans un accident d'avion le jour de mes treize ans, puis celle de ma s?ur deux ans plus tard avaient nettoyé au napalm tous les liens familiaux. Après l'onde de choc, chacun s'était mis à marcher méca- niquement dans des directions différentes, sans regarder en arrière.

Nous nous retrouvions à Noël, comme des vété- rans qui se réunissent chaque année. É table, mon grand frère se lançait toujours dans des conversa- tions littéraires exaltées avec ma mère, sur Céline ou Sartre, comme s'il s'agissait d'un voisin de palier trop bruyant. Assise à l'écart, je ne me sentais en sécurité que dans mes rêves.

Non, la disparition de ma mère ne risquait pas de me plonger dans un profond chagrin. C'était plutôt les aspects techniques de sa mort qui me turlupinaient, dont la seule évocation me transpor- tait dans des abîmes d'angoisse que parfois seuls une séance de psy, un entraînement de plongée, un carré de chocolat ou un feuilleton allemand pou- vaient repousser.

Et j'avais beau, avec une certaine ironie, anticiper froidement sa fin, je butais toujours sur le même problème: la peine. Quels que soient les plans machiavéliques que j'échafaudais pour éviter d'en avoir, une petite voix au fond de moi me murmu- rait qu'à sa mort le monde se viderait alors de toute sa magie. Au quotidien, ma mère baignait dans sa poésie ; une poésie burlesque, à la lisière du ridicule, qu'elle avait rapportée de son enfance en Belgique. Ses yeux couleur huître oscillaient simultanément entre la tristesse, la méchanceté et la plus grande empa- thie envers les autres. Jeune, elle ressemblait à Liz Taylor ; mêmes cheveux noirs, même poitrine comme deux pyramides horizontales, et un petit nez qui aurait pu changer la face de son quartier...

Plus vieille, je la voyais comme la belle-mère exubérante et maladroite du film Intérieurs de Woody Allen ; celle qui rit à contretemps, deux secondes de trop, et se heurte aux membres de sa famille comme aux meubles d'une pièce trop petite.

Pour combattre la banalité de l'existence, qu'elle tentait de me faire voir comme une comédie musi- cale, elle s'était fabriqué une sorte de kaléidoscope imaginaire, qui lui permettait comme par magie d'observer des situations avec des points de vue sans cesse différents.

Sa conversation était truffée de références cultu- relles qui lui procuraient une certaine immunité dans la vie, un peu comme une plaque d'immatri- culation « corps diplomatique » qui autorise à trans- gresser les lois. Rien de grave ne pouvait lui arriver, parce qu'elle n'était pas là, avec vous, mais ailleurs. Au fil de la conversation, elle se réincarnait dans le rayon de lumière qui transperçait le port de Londres dans un tableau de Turner, ou dans la barbe rousse sous le chapeau de l'autoportrait de Vuillard dont l'affiche de l'exposition au Grand Palais trônait dans ses WC, ou encore dans l'ultime note cristalline et désincarnée d'une partita de Bach. Elle voyait de la beauté partout, même où il n'y en avait pas, et m'horripilait à trouver tout, toujours, magnifique.