C'est ce doute qui erre comme un fantôme tout au long du roman de Lilian Auzas. Le doute concernant la Nuit de Cristal, par exemple. Elle était à New-York au moment des faits. C'est un journaliste qui lui apprend la nouvelle. Les passages à tabac, les arrestations, les déportations, les tueries. Elle semble choquée dans son intime, allant jusqu'à refuser d'y croire. Que dire aussi de ce qui s'est passé pendant le tournage de son film, Tiefland ? Des Roms sont extraits d'un camp de concentration pour jouer les figurants. Dès lors qu'on n'a plus besoin d'eux, ils sont déportés à Auschwitz ! Pas un n'en sortira. Là encore, la réalisatrice clame qu'elle n'en savait rien. Et Ko?skie, que nous évoquions plus haut ? Elle affirme avoir vu des horreurs là-bas. Les horreurs de la guerre. Tout cela l'aurait profondément marqué, tout comme sa ville de naissance, Berlin, réduite en ruines. Celle qui appelait Hitler Mon Führer a-t-elle, à ce moment-là, pris conscience qu'elle s'était engagé dans la mauvaise voie ?

L'aveuglement n'est pas suffisant pour accorder le pardon. Pourtant, la justice, elle, pardonne, considérant Leni Riefenstahl comme une suiveuse, non pas comme un rouage essentiel de l'ignoble machinerie. Le mal, lui, est fait et les accusations la poursuivent jusqu'à la fin de sa vie. Après la guerre, elle se tourne vers la photographie, couvre les Jeux Olympiques de 1972 à Munich, fait de la plongée sous-marine (elle en sortira un film magnifique intitulé Impressions sous-marines) et elle publie ses mémoires dans lesquelles elle nie toute complicité avec le régime nazi, ce qui provoque un tollé général.

Fasciné par le personnage, Lilian Auzas, au prix d'un travail universitaire intensif, s'est donc lancé courageusement au cœur de la tempête. Sans prendre parti, il a choisi le roman pour poser des questions, soulever des problèmes et pour tenter d'expliquer comment le génie artistique peut se retrouver fragilisé par l'aveuglement politique, comment de l'ambition peut naître une tragédie personnelle. Le style est concis mais d'une vivacité qui permet au lecteur d'être transporté et d'être à son tour fasciné par cette femme qui, quoi qu'on pense, ne laisse personne indifférent, presque dix ans après sa mort.

Dans l'onglet Videorama, vous pouvez visionner en intégralité et en version originale La Lumière Bleue, premier film de Leni Riefenstahl en tant que réalisatrice et dans lequel elle est également rôle principal féminin.