Se déploie et s'affirme une « théorie du trou », décidée à prendre pleinement en compte la vérité de ce qui se joue dans l'adoption par la succession ininterrompue des hommes et par le narrateur de cette histoire en particulier, de cette posture se frottant à la saleté des toilettes et visant des yeux l'unique cadre imposé sur les sexes sans visage de femmes assises sur les « lunettes ». Corps humilié(s) dans « l'impureté » ou la « bassesse » d'une « position », mais dont «l'inesthétique » permet de découvrir sa valeur éthique, celle qui expose dans leur froide crudité, « l'inconvenance » des corps et l'infinité plus ou moins laide ou séduisante des formes de sexes, «à l'écart » de l'apparence lissée des silhouettes « en représentation » « là-haut » à l'étage « supérieur » du café. Révélation, épiphanie, ou nouvelle allégorie d'une caverne parisienne, dévoilant la présence « fondamentale » du sexe ' autant comme objet pleinement saisi de face ou «sans voile» (L'Origine du Monde, Courbet), que comme désir/pulsion qui appellent par la puissance saisissante de sa nature à toujours opérer de facto un écart structurel à l'égard de la norme (Sade / Bataille), et qui ne se laisse pleinement découvrir que par le détour de l'épreuve du crade et de l'humiliation secrète de soi.

Authenticité d'existence qui se manifeste dans la « sordidité » (supposée) de toilettes, et dont on ne peut ' à l'instar du film lui-même « qui a laissé une marque » ', sortir indemne, et qui induit inévitablement d'adoption d'une position qui revêt dans les faits, bon gré mal gré, la portée d'un geste « éthique ». L'auteur lui-même de cette Théorie du trou, développant par sa tentative un geste tout autant « éthique » suivant un autre ordre, dont la récurrence continue du vocable «monde », affirme néanmoins à tout moment la nature ontologique de cette vérité, alors que dans les faits elle relève d'une dimension anthropologique. Glissement qui représente à mon sens le défaut majeur du livre, car plutôt que de laisser voir le « monde » et de révéler une vérité ontologique abstraite, le « trou» découvre un fait anthropologique, celui irréductible, de l'absolue singularité de chaque sexe, de chaque « ?il-sexe », toujours saisis ici dans une expérience à la limite du «représentable » ou du partageable ' à l'instar du film ou du livre eux-mêmes.

Le narateur et tous les autres là sous la Terre policée de l'asphalte, se confrontant à leur manière, à ce qui dans chaque corps, de lui-même à lui-même, et de lui-même aux autres corps, fait toujours défaut par nos merdes propres, et qui par la focalisation exclusive et fulgurante sur le sexe de l'autre, témoigne in fine du fin fond d'un café du véritable « trou » campé au cœur de notre condition ici intensément et bassement expérimenté. Probablement est-ce en partie la mesure par trop ontologique ' tendanciellement totalisante ' et à portée symbolique trop "universalisante", qui constitue le « bel échec » de ce remarquable et unique essai «à peu près pleinement réussi » donc, en quoi il remplit parfaitement sa mission : celle de prolonger aujourd'hui dans l'écrit et suivant un axe propre une Sale histoire, et que j'essaie pour ma part et à la suite de prolonger ici ' comme je le veux ou le peux.



Eric Sadin le 15 février 2013