Qui a peur de Stéphanie Hochet ?

par Lilian Auzas

Stéphanie Hochet (née en 1975) est sans aucun doute, l'un des écrivains les plus brillants de ce début de siècle, auteure entre autres de Moutarde douce (Robert Laffont, 2001, Stock, 2004), Je ne connais pas ma Force (Fayard, 2007), La Distribution des Lumières (Flammarion, 2010) ou encore de Les Éphémérides (Rivages, 2012). Elle nous revient avec un petit chef-d'?uvre publié aux Éditions des Busclats : Sang d'Encre.

Qui est Dimitri ? Là sera la grande question. Le beau, le grand, le fort, le tatoueur Dimitri.

Notre héros ' le narrateur ' est son meilleur ami, bien que sa peau soit totalement vierge. En revanche, il dessine sur papier des modèles de tatouages pour Dimitri. Un jour, après une contemplation esthétique dans un musée archéologique italien, il entrevoit dans une inscription latine un signe salvateur : Vulnerant omnes, ultima necat. Ces paroles étaient jadis gravées sur les cadrans solaires de l'Empire romain. Vulnerant omnes, ultima necat. Disposés en croix, ces mots seront le tatouage de notre héros. Sur le plexus solaire. Éa ne pouvait être que là. Toutes blessent, la dernière tue. Voilà le sens de l'inscription à jamais transposée à l'encre de chine sur son torse par l'ami, l'artiste Dimitri. Toutes blessent, la dernière tue... Les heures de la vie, le temps qui passe.

Le héros se fait alors anti-héros. Un nouveau Sisyphe. Parce qu'en tatouant cette locution latine, il accepte son sort ; mais cette acceptation n'est-elle pas un défi lancé à la nature, à la vie ? Et voilà qu'un beau jour une partie de la phrase s'efface petit à petit. Seule restera : Ultima necat, la dernière tue... Est-ce la fin ? Déjà ? La fuite du temps (tempus fugit) opère de façon merveilleuse dans ce petit récit de Stéphanie Hochet.

Qu'arrive-t-il donc à cet humain trop humain, qui décide trop vite et trop tôt d'accepter son sort en le gravant à jamais sur sa peau d'homme ? Une peau qui se rebelle et refuse. Est-ce la faute à Dimitri ? Avec sa beauté m?le, son corps puissant et son derme presque totalement recouvert de dessins à l'encre, est-il un ange des ténèbres, un Méphistophélès des temps modernes ? Lui offrir sa peau, est-ce livrer son ?me au Diable ?

Et puis il y a la maladie dont le nom commence par un « L ». Et elles, les femmes : Jeanne, Marie et Marion. Il y a un peu d'Italie, et les rues de Paris. 97 pages de grande littérature où la plume incise gravement. Un récit fantastique où le corps se veut memento mori, où l'être réfléchit sur sa condition en espérant un état de gr?ce : « Je suis sauvé ! » répète trois fois notre héros. L'esthétique comme soin palliatif. Art vivant. Et la chaire devient totem. Parce qu'en se tatouant, l'homme ne se rapproche pas de Dieu, il se fait Dieu. A la fois créateur et objet créé : un performer.

« Je suis le même homme. Suis-je le même homme ? Pas exactement, je porte autre chose en moi, quelque chose qui me tient à c?ur ' à tel point que j'ai accepté de souffrir pour qu'il m'appartienne ou me désigne ou me porte chance ou tout le contraire. Rapidement, je me suis dit que cette phrase n'était qu'à moi. Prenant conscience de l'absorption du sens par ma peau, les interrogations ont commencé. » Stéphanie Hochet, Sang d'Encre, Éditions des Busclats, 2013, p. 28.

Stéphanie Hochet, dont l'écriture est incisive et grave comme un tracé au pistolet à encre, nous entraîne dans un abîme ; aux confins d'un Royaume indélébile sur une peau vierge. Comme à son habitude, l'auteure emporte le lecteur avec force là où il a peur de se rendre. Et toujours en revenir vivant. Sang d'Encre est une révélation, une « sismographie » de l'?me humaine.

Lilian Auzas, le 19 mars 2013