REPENSER L'ENSEMBLE DU PROCESSUS DE LÉGITIMATION

Le fameux modèle allemand que l'on nous oppose souvent en économie peut ici éclairer utilement notre propos. L'Allemagne fonctionne en effet sur le même mode de sélection d'une élite en accordant au titre de Doktor une valeur d'autorité morale dans un domaine de compétence spécifique. Pris en flagrant délit de plagiat de thèse, deux ministres en place, l'un à la défense et l'autre à l'éducation, ont été contraints de démissionner de leurs fonctions. Sauf à repenser l'ensemble du processus de légitimation, la France pourrait tirer leçon de ces exemples.

Car, lorsque les diplômes et les publications deviennent des accessoires destinés à habiller les apparences d'une autorité intellectuelle ou artistique, lorsqu'ils servent de tickets d'entrée dans une institution pour mieux en gravir les échelons, lorsqu'ils prospèrent sur le terrain de l'imposture et de l'usurpation, c'est l'ensemble de la communauté, quelle qu'elle soit, littéraire, politique ou spirituelle, qui se sent flouée, pour ne pas dire trahie.

La délinquance en col blanc n'est pas l'apanage des banquiers, des traders ou des affairistes de tout poil. Elle gagne aussi la vie intellectuelle et, à chaque nouvelle affaire de plagiat, c'est une prétendue pensée originale qui vole en éclats, en paragraphes recopiés, en pages subtilisées, sans autre forme de procès, sans hommage aux auteurs piratés, sans même une once d'autodérision : il ne s'agit pas d'un jeu subtil de plagiat par anticipation façon Oulipo mais d'un acte de foi de pacotille au nom d'une mission trop lourde à accomplir, trop accaparante, si chronophage qu'on rapine chez d'autres des bouts de pensées pour rapiécer la sienne, en mal d'inventivité, pire, en mal de conviction. Avoir des convictions, c'est être convaincu d'une vérité, conquise au gré de lectures patiemment digérées, d?ment recensées et fondues en un socle solide où s'érige l'oeuvre. Voilà de quoi le livre est le dépositaire. Car les bons livres sont marqués de l'empreinte d'une personnalité d'auteur ouvrant à son tour une nouvelle voie qui fasse sens.

La délégation d'écriture par plagiat direct ou par collaborateur interposé compromet l'authenticité de la signature et, par elle, celle du signataire. Et, à chaque fois, c'est la même farce. Tout est déjà joué d'avance ; reste à trouver les prochains protagonistes. Modes opératoires, techniques rédactionnelles, systèmes de défense : notre étude sur le plagiaire en dresse un inventaire presque drôle de vaines ruses et de scénarios trop rodés : bien choisir sa victime, s'entourer de complices fiables, faire du neuf avec du vieux, faire disparaître les témoins, plagier les morts plutôt que les vivants, les imprimés plutôt que les numériques. Autant dire que le plagiat n'est pas de tout repos ; mieux vaut faire appel à un nègre lorsqu'on est à court de temps, en plus du manque d'inspiration. Brouiller les pistes, déjouer la vigilance des logiciels de détection de similitudes, voilà qui se mérite. Le plagiat par traduction, la méthode du remplissage, la technique des faux indices : un vrai savoir-faire...

A LA FRAUDE S'AJOUTE LE PLUS SOUVENT LE MENSONGE

Disons-le tout net : le plagiat par copier-coller g?che le métier. N'est pas contrefacteur qui veut. Qui connaît l'art de la "citation déguisée" et déclinée sous toutes ses variantes ? La "posthume", qui consiste à attribuer une citation à un auteur mort plutôt qu'au vrai plagié vivant, la "composite", qui mêle plusieurs sources dans le même passage, la "coulée", un grand classique qui permet d'insérer dans un discours indirect libre un emprunt direct non signalé, la citation "écran" aussi : la petite qui masque la grande. Et les notes renvoyées en bas de page qui cachent parfois la forêt des emprunts ! Et la bibliographie à trous qui en jette par l'effet d'érudition en omettant l'ouvrage complètement pompé et siphonné. Il n'y a vraiment que les puristes, les Arsène Lupin du plagiat, pour perdre leur temps à de telles pratiques quand on peut faire écrire par un autre. L'imposture suprême...

A la fraude s'ajoute le plus souvent le mensonge, une fois le forfait mis au jour. Et c'est là que chacun se révèle : pédantesque, fanfaron ou repentant, le plagiaire pousse ses pions jusqu'au bout. Le scrupuleux : "Je suis prêt à me soumettre à toutes les vérifications que vous jugerez utiles" ; le pressé : "Je me suis laissé emporter par le rythme effréné de mes responsabilités" ; l'incompris : "La grande oeuvre se nourrit de celles des prédécesseurs" ; le secourable : "J'ai tiré son livre de l'oubli" ; l'altruiste : "Je ne pille pas, je diffuse pour le bien du grand public" ; le précurseur : "C'est moi qui l'ai écrit avant lui" ; l'impulsif : "C'était plus fort que moi" ; l'hédoniste : "Copier, ça fait du bien" ; le mauvais joueur : "C'est la faute à l'éditeur"/"C'est la faute à l'ordinateur". Mais on n'a encore rien entendu si l'on omet le philosophe repenti : "La vie est une longue suite d'obstacles et j'ai failli. Mon regret est à la mesure de ma faute, dont je suis le seul responsable. Mais cette leçon me grandit, l'épreuve me rendra plus fort désormais."

C'est oublier que la pratique du plagiat est rarement ponctuelle et qu'elle procède d'une méthode d'écriture par délégation, qui s'inscrit dans une démarche plus générale de délégation des responsabilités. La question est de savoir si l'activité intellectuelle et la construction d'une oeuvre, littéraire, philosophique, spirituelle, peuvent s'accommoder de tels procédés.

Que celui qui prétend imposer son sceau sur son oeuvre, expression personnelle d'une vision originale, que celui-là refuse d'entrer dans la danse du plagiat et de l'écriture par procuration ; qu'il laisse aux poseurs de la pensée l'univers frelaté des faussaires. Quand Sartre refuse le prix Nobel de littérature en 1964, quand Gracq refuse le Goncourt en 1951, ils poussent bien loin l'affirmation d'une pensée libre, indépendante et authentique, qui ne saurait courir le risque de s'inféoder à une quelconque institution. N'érigeons pas en modèle impératif des singularités très au-dessus du commun des mortels. On n'en retiendra seulement que l'originalité d'une oeuvre s'accomplit pleinement chez un esprit libre que ne sauraient entraver les sombres calculs de carrière, ou de popularité, ou même de représentativité.

Aux hommes surmenés, aux esprits fatigués, nous préconisons l'ouvrage collectif d?ment signé par des collaborateurs bien identifiés, ou plus raisonnablement le repos ou, mieux, le silence. La preuve en est faite aujourd'hui : il n'y a pas de plagiat heureux. "Le crime ne paie pas, ou alors pas longtemps", ainsi que le confirme un "toutologue" familier des matinales d'une grande station de radio. Et comme en France tout finit par des chansons, entonnons, avec Brassens, ces stances aux cambrioleurs de mots : "Prince des monte-en-l'air et de la cambriole/Ne te crois pas du tout tenu de revenir/Ta moindre récidive abolirait tes dires/Fi des mea culpa et des vains repentirs." A l'oeuvre !

Hélène Maurel-Indart

Agrégée de lettres modernes et professeur de littérature française du XXe siècle à l'université de Tours. Elle est reconnue comme une spécialiste des questions de plagiat et d'intertextualité, auxquelles elle a consacré articles et essais, dont un ouvrage de référence, "Du plagiat" (Gallimard, 2011), et "Petite enquête sur le plagiaire sans scrupule" (Ed. Léo Scheer, 130p., 15â?¬). Ses recherches portent sur la notion d'auteur. Elle est membre du comité de lecture de "Médium", revue dirigée par Régis Debray. Site Internet:

http://leplagiat.net/

Plagiat : Minc, Macé-Scaron et autres scandales

Henri Troyat a été condamné par la cour d'appel de Paris le 19 février 2003 pour sa biographie de Juliette Drouet. Les deux universitaires spécialistes de Victor Hugo Gérard Pouchain et Robert Sabourin, auteurs de la biographie Juliette Drouet ou "la dépaysée" (Fayard, 1992), ne se découragèrent pas devant le doyen des académiciens, lauréat du prix Goncourt en 1938 et auteur d'une centaine d'ouvrages. Ils réussirent à faire éclater la vérité sur ce best-seller de mauvais aloi. Il s'agissait d'un plagiat habile, un vrai travail de couture, destiné à brouiller les pistes.

Le 28 novembre 2001, le tribunal de grande instance (TGI) de Paris a condamné Alain Minc pour contrefaçon de la biographie Spinoza, le masque de la sagesse, publiée par le philosophe Patrick Rödel (éd. Climats, 1997). Le tribunal parle de "pillage méthodique" : le plagiaire, "ou son équipe", avait pris pour des faits historiques reconnus ce qui sortait directement de l'imagination de Rödel. La contrefaçon fut donc aisée à démontrer.

Même verdict pour Michel Le Bris, l'auteur d'un essai intitulé D'or, de rêves et de sang, l'épopée de la flibuste 1494-1588 (Hachette, 2001), condamné lui aussi pour contrefaçon partielle d'un article de l'universitaire Mickaël Augeron, paru dans les actes d'un colloque aux Presses universitaires de la Sorbonne en 1997. Le TGI de La Rochelle, par un jugement à la fois courageux et mesuré du 23 avril 2002, a tenté de distinguer entre les différents types d'emprunts et a ainsi défini le plus précisément possible l'étendue de la contrefaçon : "des reprises pures et simples d'expression", "des emprunts, lesquels, sans être du recopiage pur et simple, portent néanmoins de façon certaine la marque de leur origine", "des mots typiques, assemblés ou non", et enfin une série de "19 citations figurant dans la communication de M. Augeron, dans le même ordre".

Patrick Poivre d'Arvor, auteur du roman Fragments d'une femme perdue (Grasset, 2009), a été condamné pour contrefaçon par le TGI de Paris le 14 septembre 2011. Il avait repris dans son roman des lettres de son ancienne maîtresse. Sa biographie d'Hemingway (Flammarion, 2011) a aussi fait l'objet d'un scandale, en partie résolu par la mise au pilon de la première version du livre.

Joseph Macé-Scaron, directeur du Magazine littéraire, directeur adjoint de la rédaction de Marianne et auteur du roman Ticket d'entrée (Grasset, 2011), a reconnu ses plagiats. Il s'en sort par un mea culpa : "J'ai péché par aveuglement et par orgueil. Je ne le cache pas."