Dès lors, le rythme s'accélère et, comme par un fait-exprès, une résignation face au destin, Samir, au lieu de gagner en prudence, prend de plus en plus de risques. Il revient à Paris, où il revoit sa mère et son demi-frère, qui le hait et dont on devine qu'il va chercher à se venger de la morgue avec laquelle Samir le traite, puis il retrouve Nina. Elle redevient sa maîtresse et il l'emmène avec lui à New York, quand elle a enfin accepté de quitter son mari looser, pour lui assurer une vie aussi luxueuse que back street. Est-ce parce qu'inconsciemment, il est devenu vital d'ôter le masque, ou parce que la gloire et la fortune lui ont donné un sentiment d'impunité, qui n'est pas sans rappeler celui qu'éprouvent certains hommes politiques tels Cahuzac ? Samir est un héros attachant, et, au-delà de ses faiblesses (son go?t immodéré pour le sexe), il est clair qu'il a besoin de renouer avec celui qu'il est vraiment. Son mensonge n'est pas pathologique, il ne croit pas à ses boniments, c'est une démarche purement pragmatique : pour réussir dans le monde des juristes américains, et pour réussir en général, il a toujours pensé qu'il valait mieux être juif qu'arabe. Par la suite, pour faire tenir le mensonge originel, il a été obligé de continuer à ensevelir la vérité sous une couche de mauvaise foi et autres arrangements avec soi-même.

Lorsque son demi-frère vient le voir à New York, et qu'il l'attend chez lui, avec sa femme, en se faisant passer pour quelqu'un d'autre, Samir prend soudain conscience de la fragilité de l'édifice sur lequel il a b?ti, de ses mains, son existence. Celui qui pourrait être comparé à Gilles Berheim faisant croire qu'il a l'agrégation de philosophie, et dont il a l'équivalent en terme de niveau théorique mais sans le diplôme, ressemble davantage au jeune et séduisant Chris Wilton interprété par Jonathan Rhys-Meyers dans Match Point. Pris au piège après s'être entiché de Nora-Scarlett Johansson, qui partage la même origine sociale et se révèle une menace pour son train de vie de grand bourgeois qu'il a obtenu gr?ce à son intelligence et à la force de son ambition, Chris n'envisage pas d'autre recours que le crime. Cependant, le mouvement s'inverse peu à peu chez Samir : plus il perd pied, plus il redevient lui-même, et plus il prend l'envergure d'un grand personnage de fiction, faisant passer le reste de l'intrigue, les autres personnages et leurs ressorts psychologiques, en arrière-plan. Les multiples détails que Karine Tuil a inventés et mis en place à la manière d'un orfèvre ne sont là que pour souligner la splendeur et la décadence d'une figure emblématique des temps modernes : l'usurpateur.

Angie David le 5 septembre 2013